Conférence d’Ottawa : soutenir la cessation dans tous les milieux

La Conférence d’Ottawa a réuni plus de 400 experts en cessation tabagique à la mi-janvier. Au programme : le soutien à apporter à diverses clientèles issues de tous les milieux.

Imaginez un monde où tous les professionnels de la santé aborderaient la question du tabagisme avec chacun de leurs patients, que ces derniers soient atteints de cancer, souffrent d’anxiété ou vivent dans la rue. Tel est le monde auquel ont rêvé les participants de la Conférence d’Ottawa, la plus grande conférence canadienne sur le tabagisme. La 12e édition de l’événement a abordé de nombreux thèmes, dont trois qui ont davantage retenu l’attention d’Info-tabac : l’implantation du Modèle d’Ottawa pour l’abandon du tabac (MOAT), la cessation tabagique chez les fumeurs souffrant de troubles de santé mentale et le cannabisme.

Une machine bien huilée

Le modèle de soutien à la cessation, qui a donné son nom à la conférence, a fait ses preuves. Créé il y a 15 ans, le MOAT est une machine bien huilée qui modifie, du haut vers le bas, les politiques des établissements de santé. Cela transforme les pratiques des cliniciens et, conséquemment, les soins apportés aux patients. Les études montrent « qu’un établissement de santé qui instaure le Modèle d’Ottawa augmente le nombre d’interventions en cessation tabagique pratiquées par les professionnels de la santé et, donc, le taux de cessation des patients », explique Priscilla Bélanger, spécialiste de l’implantation du modèle. Par conséquent, les patients ont un taux de réadmission moindre, ce qui réduit le coût total de leurs soins. « Puisque le soutien en cessation est une intervention dont le coût est faible, on peut dire que ce modèle vous en donne pour votre argent », estime la conférencière.

Mobiliser toute une équipe

En Ontario, la clinique multidisciplinaire Toronto Western Family Health Team a mis en place le MOAT en avril 2018. « Plusieurs professionnels de la santé croient qu’ils aident déjà leurs patients à cesser de fumer, mais qu’ils ont rarement des données pour le prouver », reconnaît la directrice générale de la clinique, Teri Arany. Dans les faits, ces derniers ne consacrent peut-être pas autant d’efforts à la cessation tabagique qu’ils se l’imaginent. « Les médecins ont souvent de bonnes intentions, mais ils peinent à passer à l’action, notamment parce que leur horaire est déjà très chargé », renchérit alors le Dr Benjamin Kaasa. Sa collègue Jadie Lo, spécialiste de la pharmacothérapie et conseillère en cessation tabagique, soutient toutefois qu’il est possible de mobiliser davantage ces professionnels de la santé, par exemple, en leur assurant un suivi au sujet des patients qu’ils confient à l’équipe du MOAT ou en leur demandant régulièrement une rétroaction.

Santé mentale : des témoignages inspirants

Plusieurs ateliers ont porté sur la cessation tabagique chez les fumeurs souffrant de problèmes de santé mentale. Dans la plus grande organisation communautaire en santé mentale au Canada, la Canadian Mental Health Association, cela fait 10 ans que l’on aide les usagers à se libérer de cette dépendance, explique Joanne Haddad, infirmière de l’organisme. Lors d’un atelier très engageant, quatre fumeurs vivant ou ayant vécu avec un problème de santé mentale ont témoigné de leur expérience avec cet organisme, en compagnie de Mme Haddad.

Les panélistes ont d’abord souligné les liens étroits qui existent entre les maladies mentales et l’usage du tabac. « On fume souvent pour atténuer les émotions fortes, explique Wayne, un ex-sans-abri souffrant d’anxiété généralisée qui étudie maintenant la psychologie à l’Université de Carleton. Si je ne prends pas soin de moi et de mes émotions, je vais recommencer à fumer. » Or, le tabac n’améliore pas sa santé mentale, mais l’aggrave. « Fumer augmentait mon anxiété, car j’étais très souvent à la recherche de tabac ou en attente d’un moment pour fumer. Je l’ai réalisé seulement quand je me suis libéré de cette drogue », dit-il.

Des TRN pour contrer l’agitation due au sevrage

Les quatre panélistes ont aussi attiré l’attention sur le peu de considération du personnel des établissements psychiatrique pour le tabagisme. Encore aujourd’hui, plusieurs d’entre eux oublient que l’agitation ou la confusion d’un patient peut aussi provenir de son sevrage brutal à la nicotine. « Lors de mon dernier épisode psychotique, cela a certainement contribué à mon comportement agressif, témoigne Lisa, une artiste atteinte de schizophrénie. Malheureusement, personne n’a pensé m’offrir une thérapie de remplacement de la nicotine (TRN) alors que, dans mon état, j’étais incapable d’en demander une. »

Les personnes vivant avec un problème de santé mentale ont parlé avec beaucoup d’à propos de leur expérience de cessation tabagique. De gauche à droite : Leif, Lisa, Wayne, Jen et Joanne Haddad, infirmière au bureau d’Ottawa de la Canadian Mental Health Association.

Enfin, de manière unanime, les panélistes ont insisté sur l’importance de bien connaître l’ensemble de la situation d’un patient avant de traiter son tabagisme, qu’il s’agisse de ses problèmes de logement, de santé mentale, de tensions avec ses proches ou de sa dépendance à d’autres drogues. « Une personne pourra seulement entendre nos questions sur le tabac si elle se sent écoutée et comprise », précise Joanne Haddad. Certes, cela peut durer longtemps, mais c’est du temps bien investi.

Le cannabisme : plus de questions que de réponses

En dernier lieu, quelques ateliers de la conférence ont abordé la question du cannabis. En effet, cannabisme et tabagisme partagent certaines caractéristiques. Des résultats préliminaires indiquent que les usagers de cannabis sont plus susceptibles de fumer du tabac et, inversement, que la réduction du cannabisme facilite l’arrêt tabagique. Cela dit, les conférenciers ont convenu qu’on en connaît encore bien peu au sujet du pot, de ses effets sur la santé ou sur le tabagisme.

« Jusqu’à maintenant, les chercheurs se sont surtout penchés sur deux des centaines de substances contenues dans le cannabis, soit le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), connu pour ses effets euphorisants, et le cannabidiol (CBD), plus utilisé pour des raisons thérapeutiques », explique Andrew Pipe, médecin à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa et coorganisateur de la conférence.

On sait que, si le cannabis peut soulager la douleur, la nausée ou l’insomnie, il peut également entraîner des effets indésirables sur les systèmes respiratoire, cardiaque, endocrinien ou immunitaire. « Tout dépend de l’usager, du produit qu’il consomme et de la fréquence à laquelle il le fait », précise David Hammond, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Waterloo. En somme, quelqu’un qui s’est initié jeune au cannabis et qui fume quotidiennement un produit avec un taux élevé de THC est particulièrement à risque. La bonne nouvelle est que le gouvernement canadien surveille de près l’effet de la légalisation du cannabis au pays, et reverra sa Loi sur le cannabis en 2021. Juste à temps pour la prochaine Conférence d’Ottawa.

Anick Labelle