Rencontre de haut niveau à Ottawa

La 11édition de la Conférence annuelle d’Ottawa a réuni des experts en cessation tabagique du Canada et d’ailleurs. Résumé de deux ateliers qui se sont penchés sur les pratiques dans le milieu de la santé.

Conference Ottawa

L’Algonquin Albert Dumont s’en souvient comme si c’était hier : il a décidé d’arrêter de fumer en héritant des cigarettes d’une amie décédée des suites de son tabagisme. « Elle est morte assise, avec une cigarette et un briquet à la main, a raconté cet aîné devant les quelque 300 experts rassemblés pour la 11Conférence annuelle d’Ottawa. J’ai demandé à son cadavre qu’il m’aide à me libérer du tabac, et il l’a fait. » C’est avec ce témoignage frappant qu’ont débuté les deux jours de la conférence. Cet événement, qui est organisé par l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, a abordé une foule de sujets liés de près ou de loin à la cessation tabagique,incluant les thérapies de remplacement de la nicotine, les expériences des fumeurs, les pratiques cliniques et les dessous de l’entretien motivationnel.

If you ain’t reachin’, you ain’t teachin’

Les ateliers sur le soutien à la cessation en milieu clinique ont particulièrement retenu l’attention d’Info-tabac. Ces milieux semblent tout désignés pour aider les fumeurs puisqu’ils sont confrontés aux dégâts du tabagisme tous les jours. Forts des meilleures pratiques, les cliniciens obtiennent un taux de cessation d’environ 30 %. Si certains croient que c’est peu, il faut se rappeler qu’il s’agit d’un taux de succès environ 10 fois plus élevé que celui des fumeurs qui arrêtent par eux-mêmes. À l’heure actuelle, l’un des plus grands défis des intervenants est donc de joindre davantage de personnes dépendantes du tabac, estime Robert Reid, chef adjoint de la Division de prévention et de réadaptation à l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa. « If you ain’t reachin’, you ain’t teachin’ », a-t-il répété (si vous ne joignez pas votre public, votre message ne passe pas).

Sensibiliser les médecins de demain

À cet égard, la clinique de cessation tabagique de la Queen’s Family Health Team (QFHT) met son épaule à la roue. Depuis 2011, cette clinique de cessation basée à Kingston accueille des résidents en médecine familiale. Uniquement depuis 2017, la clinique a admis presque 100 résidents aux consultations menées auprès des fumeurs. « Cela leur a permis de mieux comprendre nos outils en cessation ainsi que nos interventions, ce qui les aidera à les présenter plus aisément à leurs futurs patients », a expliqué Elizabeth Hughson, qui y travaille comme infirmière et comme intervenante en cessation tabagique.

Parler de cessation tabagique en oncologie

Les départements d’oncologie font partie des endroits où les experts en cessation aimeraient sensibiliser le personnel médical. Encore aujourd’hui, seule une minorité d’oncologues aident leurs patients fumeurs à se libérer du tabac, alors même que plusieurs de ces malades souhaitent cesser de fumer et qu’un tel sevrage améliorerait nettement leur pronostic. En effet, l’arrêt du tabac :

  • réduit le risque de développer un autre cancer
  • diminue le risque de complications postopératoires
  • diminue les effets secondaires de la radiothérapie
  • augmente l’effet de plusieurs traitements de chimiothérapie, permettant d’en administrer de plus faibles doses
  • augmente la qualité de vie et le taux de survie

Il y a une dizaine d’années, le réseau de centres de cancérologie Cancer Care Ontario a pris cette question à bras-le-corps. De plus en plus, les oncologues, infirmières et employés administratifs y intègrent la cessation tabagique à leurs interventions. Un des centres de ce réseau, le North East Cancer Care (NECC), est particulièrement avancé sur cette question.

Le tabagisme : une maladie comme une autre

Dorénavant, le NECC évalue et traite le tabagisme comme toute autre maladie, c’est-à-dire avec une approche de consentement implicite, a expliqué la Dre Deborah Saunders, qui y dirige les interventions cliniques en tabagisme. Concrètement, le personnel médical présume que le patient fumeur consentira à soigner aussi sa dépendance au tabac, c’est-à-dire qu’il visitera la clinique d’abandon du tabac et qu’il utilisera des aides pharmacologiques appropriées, comme des timbres de nicotine ou de la varénicline. « Si vous apprenez que vous souffrez de diabète ou d’hypertension, le médecin vous prescrira un médicament sans vous demander à quel moment vous envisagez de vous soigner ou si vous êtes prêt à passer à l’action », a illustré la Dre Saunders.

Ainsi, depuis 2009, le centre soulève la question du tabagisme dès la prise du premier rendez-vous. « L’usage du tabac est considéré comme une donnée essentielle, au même titre que l’âge, le poids ou la pression artérielle », dit la médecin. De plus, elle et son équipe rencontrent les patients le même jour que l’oncologue. « La recherche montre que le moment du diagnostic est particulièrement propice pour aborder la question du tabagisme », a-t-elle rappelé. Grâce à ces stratégies, le nombre de patients du NECC qui ont accepté de rencontrer un intervenant de l’équivalent ontarien des services J’ARRÊTE a plus que doublé en un an, passant de 15 % à 38 %.

Pour convaincre un département d’oncologie d’intégrer le soutien à la cessation tabagique à sa pratique, Deborah Saunders donne deux conseils : « Puisque les professionnels de la santé s’intéressent aux pratiques basées sur les faits (evidence-based practice) et qu’ils veulent en entendre parler de leurs collègues, trouvez des études qui démontrent l’efficacité de ce que vous voulez introduire et un médecin qui est prêt à le défendre. »

Composer avec tabagisme et santé mentale

Cesser de fumer entraîne souvent de l’anxiété ou de la tristesse. De même, plusieurs fumeurs rechutent parce qu’ils trouvent difficile de gérer leurs émotions sans tabac. En somme, santé mentale et tabagisme sont intimement imbriqués. C’est notamment pour cela que la proportion de fumeurs est particulièrement élevée chez les personnes atteintes d’un problème de santé mentale et que celles-ci sont généralement plus dépendantes du tabac que les autres fumeurs.

Néanmoins, les intervenants en cessation tabagique doivent les aider, a soutenu Megan Piper. « Certains croient que la dépendance au tabac est un problème peu important, a dit la directrice associée à la recherche du Center for Tobacco Research and Intervention à l’Université du Wisconsin, mais il représente la plus grande cause de mortalité au sein de cette population. On entend souvent aussi que les fumeurs atteints d’un problème de santé mentale ne veulent pas arrêter alors qu’entre 60 et 70 % d’entre eux le souhaitent et y arrivent avec les bons outils. » De fait, Mme Piper et son équipe ont démontré qu’une combinaison de TRN facilite la cessation tabagique chez les fumeurs, qu’ils aient ou non un problème de santé mentale. Quant aux fumeurs avec une santé mentale plus fragile, certains ont témoigné que se débarrasser du tabac leur a prouvé qu’ils pouvaient réaliser quelque chose, contribuant ainsi autant à leur estime de soi qu’à leur qualité de vie.

Anick Labelle