Mobiliser les parents pour prévenir le vapotage

La forte hausse du vapotage chez les jeunes a poussé le Conseil québécois sur le tabac et la santé à mettre au point des outils destinés aux parents, en attendant une réglementation plus sévère et une meilleure coordination de toutes les instances concernées.

Mods, pods, dosing, vape, juuling… Il y a bien des termes qui décrivent les produits de vapotage et leur usage, et beaucoup des questions demeurent sur leurs possibles dangers. Il est toutefois certain que le nombre de jeunes vapoteurs a plus ou moins doublé au Québec en l’espace de deux ans, alors que le nombre de jeunes fumeurs n’a pas diminué. Résultat : la dépendance à la nicotine se répand comme une traînée de poudre alors qu’il y a maintenant plus de jeunes qui vapotent que de jeunes qui fument.

Pour parer à cette épidémie, le Conseil québécois pour le tabac et la santé (CQTS) outille les parents pour qu’ils abordent cette question avec leurs enfants. Toutefois, en accord avec les autres groupes de santé, le CQTS rappelle que ses efforts doivent être soutenus par une loi et des règlements complets. Publié à la mi-décembre, le rapport du directeur national de santé publique sur un meilleur encadrement des produits du vapotage est de très bon augure. Ce rapport fort attendu recommande notamment que ces produits de nouvelle génération :

  • ne comportent aucune saveur autre que celle du tabac, comme c’est le cas pour les produits du tabac;
  • aient une concentration maximale en nicotine de 20 mg/ml, ce qui correspond à la norme européenne;
  • soient vendus seulement dans des commerces munis d’un permis de vente pour ces produits;
  • soient soumis à une taxe spécifique provinciale;
  • soient encadrés par des règlements limitant leurs caractéristiques, notamment celles qui peuvent être attrayantes pour les jeunes.

Le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, entend agir, en particulier sur les saveurs et les taux de nicotine. Les groupes de santé sont enchantés, mais entendent surveiller le ministre de près. Ils espèrent aussi qu’il saura mieux coordonner tous les professionnels concernés par ce dossier, que ce soit dans le réseau scolaire ou le réseau de la santé.

« Les jeunes sont des clients idéaux pour les fabricants des produits de vapotage : ils sous-estiment les risques de ces produits pour la santé, tandis que leur cerveau en développement est particulièrement sensible à leur nicotine. »
Dominique Claveau,
directrice de la prévention,
Conseil québécois sur le tabac et la santé

Le Rapport de mise en œuvre 2015-2020 de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme, publié en novembre 2020, est également très prometteur. Il contient plusieurs pistes d’amélioration pour vaincre l’épidémie de vapotage chez les jeunes. Mentionnons la possibilité de réviser les normes applicables à la publicité, afin de renforcer l’encadrement des pratiques publicitaires faites sur le Web, ainsi qu‘augmenter le nombre d’inspecteurs et de la fréquence de leurs visites, en particulier sur les terrains fréquentés par les jeunes, notamment, aux abords des écoles.

Le vapotage, parlons-en!

C’est en attendant ces grandes avancées que le CQTS a lancé à l’automne 2020 Parlons-en maintenant! pour joindre les parents. Cette campagne s’appuie sur une statistique-choc : le tiers des jeunes Québécois vapotent (voir l’encadré : Quel pourcentage de jeunes vapotent?). « Nous voulons dire aux parents : ‘‘Beaucoup de jeunes vapotent et vous devriez peut-être en parler avec vos enfants lors de leur entrée au secondaire’’ », explique Dominique Claveau, directrice de la prévention au CQTS. Cette mise au point s’impose : à peine 5 % des parents croient que leurs enfants vapotent, selon un sondage Léger commandé par le CQTS. Plusieurs d’entre eux pourraient donc être surpris en abordant le sujet avec leur adolescent!

Quel pourcentage de jeunes vapotent?

Lorsqu’il s’agit de calculer la proportion de jeunes Québécois qui ont vapoté au cours des 30 derniers jours, les enquêtes font parfois état de chiffres différents. Elles constatent cependant toutes la même tendance, soit une hausse du vapotage chez les jeunes.

L’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues chez les élèves (ECTADÉ), financée par Santé Canada, calcule un taux de prévalence de 17 % chez les élèves du secondaire en 2018-2019, contre 10 % en 2016-2017, en se fondant sur échantillon représentatif de 15 000 répondants.

L’Enquête québécoise sur le tabac, l’alcool, la drogue et le jeu chez les élèves du secondaire (ETADJES) arrive à une estimation proche de celle de l’ECTADÉ. Selon cette enquête de l’Institut de la statistique du Québec, qui paraîtra en mars 2021, 21 % des élèves du secondaire ont vapoté au cours des 30 derniers jours en 2019, ce qui représente une hausse de 500 % depuis 2013. Menée pour la première fois depuis 2013, l’ETADJES s’appuie sur un échantillon représentatif d’environ de 5200 élèves.

L’étude COMPASS calcule une prévalence de 31 % en 2018-2019, contre 16 % en 2017-2018. Cette étude, financée par les Instituts de recherche en santé du Canada, se fonde sur un échantillon de 15 800 étudiants inscrits de la 9e à la 12e année, c’est-à-dire du secondaire III à la première année de cégep. Les jeunes interrogés dans le cadre de cette étude proviennent de seulement trois régions : la Capitale-Nationale, Chaudière-Appalaches et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. « Les résultats de COMPASS ne peuvent pas être étendus à l’ensemble du Québec, mais ils restent intéressants, car cette étude longitudinale permet de suivre l’évolution des comportements chez un groupe de jeunes », fait remarquer Benoit Lasnier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec. Cela est d’autant plus pertinent que les trois régions étudiées présentent un taux de vapotage particulièrement élevé, selon la plus récente Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire.

« Les jeunes sont des clients idéaux pour les fabricants des produits de vapotage, ajoute Dominique Claveau. D’abord, ils sous-estiment les risques de ces produits pour la santé, tandis que leur cerveau en développement est particulièrement sensible à la nicotine qu’ils contiennent. » Pour ne rien arranger, les jeunes dissimulent facilement leurs vapes, mods et pods : contrairement aux produits du tabac combustible, ils ne produisent aucune cendre, leur odeur est agréable et elle se dissipe rapidement.

Des outils complets, gratuits et à jour

Une courte vidéo frappante accompagne la campagne Parlons-en maintenant! Mettant en scène de vrais jeunes et de vrais parents, elle montre à quel point les premiers connaissent et utilisent les produits du vapotage et à quel point les deuxièmes ignorent tout de ces pratiques. En plus de cette vidéo, d’autres outils sont offerts sur le site Parlons-en maintenant! pour soutenir les parents, y compris un document PDF qui explique comment aborder la question du vapotage.

La vidéo « Parlons-en maintenant! » du CQTS peut être un bon point de départ à une conversation sur le vapotage.

Le CQTS a aussi élaboré deux outils destinés tout particulièrement aux intervenants : un livret et une baladodiffusion. Ces documents bien réalisés démystifient plusieurs aspects des produits de vapotage, par exemple, le fait qu’ils ne génèrent pas de « vapeur » (contrairement à ce que laisse entendre leur nom), mais produisent plutôt un aérosol, c’est-à-dire un gaz contenant des particules fines.

Le livret Les produits de vapotage : de quoi parle-t-on?, publié en 2019, résume clairement tous les aspects de la question, incluant les caractéristiques de ces nouveaux produits, les lois provinciale et fédérale qui les gouvernent, les techniques de marketing employées par les grands cigarettiers et les ressources pour aider un jeune à se défaire de sa dépendance au vapotage. Une baladodiffusion d’environ 30 minutes enregistrée en 2020 présente sensiblement les mêmes informations que le guide écrit, sous forme d’entrevues avec les membres de l’équipe de prévention du CQTS.

Un effort de prévention nord-américain

D’autres organismes en Amérique du Nord s’efforcent aussi de renseigner les parents, quoique leurs outils soient unilingues anglais. L’American Lung Association, par exemple, propose des guides d’intervention personnalisés selon l’âge de l’enfant et le statut tabagique du parent. De son côté, l’association américaine Parents against vaping propose une vingtaine d’épisodes de baladodiffusion sur les produits du vapotage, comprenant des témoignages de jeunes et de politiciens, des résumés de recherche et des plaidoyers contre les saveurs dans les liquides à vapoter. Mentionnons aussi les messages clés sur la COVID-19, le vapotage et le tabagisme adressés aux jeunes et à leur famille par la Société canadienne de pédiatrie.

Quels qu’ils soient, tous les groupes de santé donnent, en général, les mêmes conseils aux parents qui aimeraient discuter du vapotage avec leurs enfants. À ce chapitre, il convient d’éviter les discours moralisateurs et, sans exagérer les méfaits de ces produits, de parler de ses propres expériences et de s’appuyer sur des faits afin de développer l’esprit critique de ses enfants en leur demandant ce qu’ils pensent du vapotage, par exemple.

Un encadrement à renforcer

Aussi utiles soient-elles, ces campagnes de prévention ne peuvent pas se substituer aux lois. Elles n’ont guère de pouvoir contre les réseaux sociaux, par exemple, qui jouent vraisemblablement un rôle dans l’engouement des jeunes pour le vapotage. Sur Instagram, pas moins de 30 millions de publications utilisent le mot-clic #vape! À ce mot-clic, il faut ajouter les plateformes d’échanges de vidéo très populaires auprès des jeunes, comme YouTube ou TikTok, sur lesquelles ils publient leurs « performances » de vapoteurs.

En somme, ce n’est pas sans raison que le CQTS et les autres groupes de santé insistent vivement sur un resserrement rapide de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme (Québec) et de la Loi sur le tabac et les produits du vapotage (Canada).

Un fort besoin de direction

L’absence de directives québécoises précises sur les produits de vapotage entrave aussi la prévention de leur usage, tout comme elle empêche la diffusion des meilleures pratiques auprès des fumeurs qui se questionnent sur ces produits ou des vapoteurs qui souhaitent cesser de vapoter. Par exemple, le ministère de la Santé et des Services sociaux conseille aux vapoteurs « de communiquer avec un professionnel de la santé pour obtenir des conseils pour arrêter de vapoter », alors que la grande majorité de ces professionnels connaissent très mal ces produits! De fait, ceux qui interviennent en santé – dans le cadre d’un hôpital, d’un CLSC, des services J’ARRÊTE, d’une école ou d’une direction de santé publique – ont besoin de directives claires de la part du Ministère pour intégrer correctement le vapotage à leurs pratiques.

Chose certaine, les groupes de santé – et sûrement plusieurs parents – attendent avec impatience la mise en œuvre de mesures supplémentaires, afin de mieux combattre la hausse du vapotage chez les jeunes.

Un portrait peu rassurant des jeunes vapoteurs au Canada

La Fondation des maladies du cœur et de l’AVC a sondé un peu plus de 1800 Canadiens âgés entre 16 et 24 ans qui avaient vapoté au moins une fois par semaine au cours des trois derniers mois. Ces jeunes provenaient de six provinces : la Nouvelle-Écosse, l’Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique (un sondage en français est prévu pour les résidents du Québec).

Plusieurs résultats n’ont rien de rassurant :

  • 65 % sont des ex-fumeurs, 12 % fument tout en vapotant et 23 % n’ont jamais fumé;
  • 28 % ont commencé à fumer après s’être initiés au vapotage;
  • ces jeunes vapotaient en moyenne six jours par semaine et plus de 25 fois par jour, avant la pandémie;
  • 66 % optent pour les plus fortes doses de nicotine, soit 66 mg/ml de liquide à vapoter;
  • ces jeunes consomment 2,5 capsules de liquide à vapoter par semaine, en moyenne – aux plus fortes doses de nicotine, cela correspond à environ 180 mg, soit près de l’équivalent nicotinique de six paquets de 25 cigarettes;
  • 90 % préfèrent les liquides à vapoter comportant un arôme;
  • 59 % d’entre eux ont essayé d’arrêter de vapoter au moins une fois
  • les jeunes qui ont essayé d’arrêter ont fait plus de quatre tentatives d’arrêt, en moyenne;
  • 75 % ont vu de la publicité pour les produits de vapotage sur les réseaux sociaux;
  • plus de 90 % ont utilisé la vapoteuse de quelqu’un d’autre, ou prêté la leur, une pratique évidemment risquée en temps de pandémie.

Si ces résultats vous inquiètent et vous désirez agir au palier fédéral, la Fondation vous invite à signer une pétition demandant à Ottawa d’interdire tous les arômes dans les produits de vapotage.

Anick Labelle