Les saveurs des produits du vapotage : lesquelles interdire et comment y arriver?

La question des saveurs est au cœur du débat sur la réglementation des produits du vapotage. D’un côté, certains experts et groupes de santé soutiennent qu’elles attirent de nouveaux consommateurs, particulièrement les jeunes. De l’autre, des commerçants et les experts en faveur du vapotage estiment qu’elles sont essentielles pour séduire les fumeurs qui souhaitent cesser de fumer. En tenant compte de ces deux points de vue, doit-on permettre les saveurs dans les produits du vapotage? Dans l’affirmative, lesquelles autoriser et comment procéder?

La question est complexe. Pour y voir plus clair, cet article se concentrera sur les quatre éléments suivants : l’impact qu’ont sur les jeunes les saveurs (ou arômes) des produits du vapotage; leur effet sur la cessation tabagique; les demandes des groupes de santé et, finalement, les actions des gouvernements provinciaux et canadien à ce sujet.

L’impact des saveurs sur les jeunes

Les saveurs des produits du vapotage attirent indéniablement les jeunes. C’est ce que révèlent de nombreuses études ainsi qu’un récent rapport de l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario (URTO). Selon l’URTO, les saveurs seraient l’une des raisons les plus importantes poussant les jeunes de 15 à 24 ans à adopter le vapotage, qu’ils soient non-fumeurs ou non-vapoteurs depuis toujours, anciens fumeurs ou anciens vapoteurs, vapoteurs occasionnels ou encore utilisateurs doubles (fumeurs et vapoteurs). Ce rapport révèle également que les saveurs les plus populaires chez les jeunes sont les arômes de fruits, ces derniers leur donnant peut-être l’impression d’une moindre nocivité que d’autres saveurs, comme celle du tabac.

L’effet des saveurs sur la cessation tabagique

Il n’y a pas que les jeunes qui raffolent des arômes de fruits et de friandises! En effet, une étude de l’International Tobacco Control Policy Evaluation Project s’est intéressée à l’utilisation des saveurs dans les produits du vapotage chez les adultes canadiens et américains. Parmi les saveurs les plus populaires, on retrouve encore celles de fruits et de bonbons, si bien que la satisfaction et le plaisir de vapoter seraient plus élevés chez les utilisateurs de ces deux arômes! Par contre, même si les résultats démontrent qu’aucune saveur n’est associée aux tentatives d’arrêt tabagique, les doubles utilisateurs (fumeurs et vapoteurs) qui sont friands des arômes de fruits (74,6 %) et de bonbons (81,1 %) seraient plus susceptibles de vapoter pour cesser de fumer que ceux qui préfèrent des arômes de tabac (63,5 %). D’où l’importance, selon les auteurs, de poursuivre les recherches sur les répercussions probables qu’aurait l’interdiction des saveurs sur les fumeurs qui vapotent en vue de cesser de fumer. Cela dit, indépendamment de la question des saveurs, rappelons que la grande majorité des vapoteurs persistent à fumer tout en vapotant et, qu’à ce jour, aucun fabricant n’a fait homologuer son produit de vapotage par Santé Canada comme outil de cessation tabagique.

Des saveurs, des gouvernements et des commerces

Quelles sont les positions des gouvernements fédéral et provinciaux à l’égard des saveurs des produits du vapotage? Pour l’instant, au Canada, l’annexe 3 de la Loi sur le tabac et les produits de vapotage énumère les cinq catégories de saveurs interdites : celles de confiserie, de dessert, de cannabis, de boisson gazeuse et de boisson énergisante. Autrement dit, des milliers de saveurs sont encore permises.

Un rapport de Santé Canada montre que la grande majorité des commerçants qui vendent des produits du vapotage ne respectent pas la réglementation sur les saveurs.

C’est sans compter que de nombreux commerces violent les interdictions existantes. Comme preuve, le dernier rapport de Santé Canada sur la conformité des établissements qui vendent des produits du vapotage montre que la grande majorité des commerçants, y compris les boutiques spécialisées et les dépanneurs, ne respectent pas la réglementation fédérale sur les saveurs. Ainsi, sur les 113 établissements inspectés au Québec (soit cinq dépanneurs, un fabricant de produits de vapotage et 107 boutiques spécialisées), 83 faisaient la promotion d’arômes interdits… Ces données ébranlent la réputation des boutiques spécialisées qui se présentent généralement comme « plus responsables » que les dépanneurs, prétendument parce qu’elles n’admettent pas les mineurs et possèdent une réelle expertise sur les produits du vapotage.

Qui pis est, le nouveau Règlement sur l’étiquetage et l’emballage des produits du vapotage permet aux manufacturiers d’inscrire « arôme » dans leur liste d’ingrédients, et ce, sans préciser leurs composantes! Il s’agit d’un non-sens puisque la question de l’innocuité des saveurs demeure irrésolue, notamment parce que leur composition chimique est très variable et souvent inconnue.

Au Québec, le gouvernement est en pleine réflexion sur la réglementation des produits du vapotage. À cet effet, en novembre 2019, Danielle McCann, alors ministre de la Santé et des Services sociaux, a chargé Horacio Arruda, directeur national de santé publique, de lui proposer de nouvelles mesures pour lutter contre le tabagisme et le vapotage.

Un groupe spécial d’intervention sous la gouverne du Dr Arruda a alors été mis sur pied afin de proposer des recommandations sur les saveurs des produits de vapotage, leur taux de nicotine et leur accessibilité. Ces recommandations, déposées auprès du ministère de la Santé et des Services sociaux en avril 2020, sont maintenant à l’étude. Le rapport sur la mise en œuvre de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme, prévu à l’automne, nous apprendra peut-être lesquelles ont été retenues.

Du côté des groupes de santé, on réclame des règles beaucoup plus fermes. C’est le cas de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac et de la Société canadienne du cancer, par exemple, qui demandent l’interdiction des arômes autres que celui du tabac, pour rendre les produits du vapotage moins attrayants auprès des jeunes.

Que font les autres provinces?

D’une part, les saveurs incitent les jeunes à s’initier au vapotage… et le vapotage mènerait souvent au tabagisme. D’autre part, certains fumeurs délaissent leurs cigarettes pour vapoter de la nicotine aromatisée. Que font les autres provinces canadiennes pour concilier ces deux réalités? L’Ontario et la Colombie-Britannique ont choisi de limiter aux boutiques spécialisées la vente de produits du vapotage contenant des saveurs, alors que la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard ont interdit la vente libre de tous les produits du vapotage aromatisés, sauf ceux à saveur de tabac. Ainsi, seuls peuvent être aromatisés les produits qui sont homologués et éprouvés pour leur efficacité comme aide au sevrage tabagique.

En agissant de la sorte, ces provinces limitent l’attrait que les produits du vapotage exercent sur les jeunes et forcent peut-être l’industrie à mettre en marché des produits dont les saveurs aident réellement les fumeurs à cesser de fumer. Il reste maintenant à se demander quand surviendront une décision du gouvernement québécois et un geste fort de Santé Canada.

Catherine Courchesne