Le tabagisme chez les jeunes : vieux problème, nouvelles tendances

Pourquoi certains jeunes fument-ils? Comment peut-on les aider à arrêter – ou, encore mieux, éviter qu’ils commencent? Toutes ces questions et bien d’autres ont été examinées lors des dernières Journées annuelles de santé publique.

 

JASP_LogoLe taux de tabagisme diminue chez les jeunes Québécois, mais des milliers d’entre eux fument toujours. Ils se laissent prendre au piège sans savoir qu’ils auront du mal à s’en libérer. Ce triste phénomène a été examiné sous toutes ses coutures, fin novembre, lors des 19es Journées annuelles de santé publique. Une cinquantaine de participants ont assisté aux conférences sur l’usage du tabac chez les jeunes, les facteurs qui les poussent à fumer et les solutions pour les aider à arrêter ou à ne pas commencer.

Des produits « nouveaux et améliorés »

Annie Montreuil

« Plusieurs composants chimiques qui aromatisent bonbons et boissons sucrées aromatisent aussi les produits du tabac » – Annie Montreuil
chercheuse à l’Institut national de santé
publique du Québec

La journée de conférences sur le tabac a commencé avec une bonne nouvelle : depuis 2008, le taux de tabagisme chez les jeunes Québécois a presque chuté de moitié (voir l’article en page 1). Mais comme les participants l’ont vite constaté, le tabagisme chez les jeunes est loin d’être une question réglée. Cela est notamment dû à l’industrie, qui invente sans cesse de nouveaux hameçons pour les accrocher. Nouveaux produits, nouvelles saveurs, nouveaux emballages, « cela fait 10 ans que les cigarettiers introduisent des nouveautés sur le marché », a dénoncé la Dre Geneviève Bois, porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Des paquets plus petits et effilés qui rappellent la minceur tout en diminuant la taille des avertissements de santé; des paquets démontables qui permettent aux fumeurs de complètement se débarrasser des mises en garde; des paquets brillants et colorés qui attirent l’œil et rappellent un iPod. Sans oublier les saveurs. « Plusieurs composants chimiques qui aromatisent bonbons et boissons sucrées aromatisent aussi les produits du tabac », a indiqué Annie Montreuil, chercheuse à l’Institut national de santé publique du Québec. Dans les produits du tabac, les arômes masquent les propriétés irritantes de la fumée et donnent l’impression qu’il s’agit d’un produit peu nocif. Les arômes multiplient aussi les possibilités d’expérimentation des jeunes, qui peuvent en essayer plusieurs avant de se rendre compte… qu’ils sont dépendants. « Les élus sont surpris d’apprendre qu’il existe du tabac avec un goût de chocolat ou de gomme baloune », a rapporté Rob Cunningham, analyste principal à la Société canadienne du cancer. Certes, en 2009, le gouvernement fédéral a interdit les saveurs – sauf le menthol – dans certains produits du tabac, mais cette législation comporte plusieurs lacunes. En 2014, certaines provinces ont aussi progressé en ce qui concerne cette question (voir l’article en page 4).

 

Jennifer

Jennifer O’Loughlin, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Une dépendance qui se perpétue

Cependant, le mieux est d’éviter que les jeunes aspirent leur première bouffée. De toute façon, la plupart des adolescents souhaitent se libérer du tabac, et ce, avant même qu’ils commencent à fumer régulièrement. C’est ce qu’a constaté Jennifer O’Loughlin, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Elle et son équipe ont mené pendant 12 ans une étude longitudinale auprès d’environ 1300 jeunes. À la fin, 75 % des jeunes avaient essayé la cigarette. Les chercheurs ont notamment constaté que certains d’entre eux, seulement quelques semaines après leur première cigarette, ressentaient déjà des symptômes de dépendance.

Une jeune adulte invitée par le comité organisateur de la journée sur le tabac a confirmé à peu près toutes les conclusions des conférenciers. « Je me sens comme une étude », a lancé Lysandre Nadeau avec humour. Cette ancienne fumeuse publie des vidéos sur sa chaîne YouTube, laquelle est suivie par plus de 56 000 adeptes. Dans l’une de ces vidéos, elle parle de sa relation avec le tabac .

 

Myriam Laventure

Myriam Laventure, professeure au Département de
psychoéducation de l’Université de Sherbrooke

Des solutions à portée de main

Il existe des solutions au tabagisme des jeunes, et ce, à tous les niveaux. Certaines relèvent du gouvernement, comme l’interdiction des saveurs (incluant le menthol) dans tous les produits du tabac ou l’adoption de l’emballage neutre et standardisé. « Il faut aussi impliquer les parents dans les programmes de prévention », a ajouté Myriam Laventure, professeure au Département de psychoéducation de l’Université de Sherbrooke. En effet, ses études montrent que, parmi les jeunes qui ont déjà fumé, 11 % avaient aspiré leur première bouffée à l’école primaire.

Or, « ces enfants sont plus susceptibles que les autres de présenter des troubles de comportement, d’être impulsifs et de bénéficier d’une faible supervision parentale », a-t-elle dit. D’autres solutions font appel aux professionnels de la santé. Un projet pilote codirigé par Jennifer O’Loughlin et trois autres chercheuses vise à les outiller pour qu’ils abordent le tabagisme avec les jeunes dans leur pratique.

Les études de Myriam Laventure montrent que, parmi les jeunes qui ont déjà fumé, 11 % avaient aspiré leur première bouffée à l’école primaire.

Une norme à changer

Les solutions, enfin, proviennent de gens sur le terrain. Par exemple, le Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire est en voie d’interdire le tabac dans l’ensemble de ses installations, incluant ses terrains et ses véhicules. Le projet INSPiRe, lui, veut amener les jeunes à se voir et à s’afficher autrement et, notamment, comme non-fumeurs. « On tend généralement à surestimer les comportements à risque, qu’il s’agisse de tabagisme ou de l’usage de drogues illicites », a expliqué Valérie Houle, agente de planification, de programmation et de recherche à l’Agence de la santé et des services sociaux de la Capitale-Nationale. Or, au premier cycle du secondaire, ce sont 95 % des jeunes qui ne fument pas régulièrement, a rappelé Mme Houle. Être « dans la gang », c’est donc ne pas fumer. INSPiRe sensibilise les jeunes et leurs intervenants à cette réalité par la voie d’ateliers préventifs et de messages publicitaires produits par les adolescents. L’objectif : modifier les perceptions et, ultimement, les comportements.

Le contremarketing

Ronald Chartrand et Marie-Josée-Lemieux, du Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire, et Michèle Tremblay, de l’Institut national de santé publique du Québec

Ronald Chartrand et Marie-Josée-Lemieux, du Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire, et Michèle Tremblay, de l’Institut national de santé publique du Québec

Rescue Social Change Group (Rescue SCG), enfin, a présenté des solutions inédites, faisant appel au contremarketing. « Les compagnies de tabac vendent 200 marques de cigarettes essentiellement pareilles, mais s’adressant à des publics différents, a rappelé Tyler Janzen, directeur principal du Service à la clientèle chez Rescue SCG, une firme de marketing social. Les campagnes de lutte contre le tabagisme doivent faire de même. » En clair : elles doivent délaisser leur look « mainstream » et se décliner en plusieurs versions qui collent aux réalités des différents groupes de jeunes. Dans l’État de Virginie, par exemple, plus de la moitié des jeunes adoptent un look BCBG, mais « seulement » 10 % d’entre eux fument. À l’inverse, moins d’un jeune sur cinq s’identifie au hiphop ou à la culture alternative, mais de 25 à 30 % d’entre eux fument. Pour mieux combattre le tabagisme chez les jeunes, Rescue SCG s’adresse aux milieux de jeunes qui fument le plus avec des messages faisant appel à leurs valeurs. La campagne Syke, par exemple, s’adresse aux jeunes des milieux alternatifs en s’associant avec des groupes de musique alternatifs dont les membres sont non-fumeurs. « Chez les jeunes cowboys, ce sont les valeurs familiales qui sont fortes, a ajouté Tyler Janzen. Pour eux, les dangers de la fumée secondaire pour leur famille est un bon argument pour les amener à cesser de fumer. » Et gagner, enfin, la lutte contre le tabagisme chez les jeunes.