La bataille entre fumeurs et non-fumeurs est-elle réelle ou virtuelle ?

Le débat entourant les droits des fumeurs et ceux des non-fumeurs n’est pas nouveau. Toutefois, il est influencé par l’évolution des valeurs sociétales qui tendent à décourager l’usage du tabac. De plus en plus, la société québécoise est sensibilisée aux méfaits du tabagisme. Dans le même sens, les entreprises prennent davantage conscience des coûts pécuniaires et des coûts sur la santé d’une telle habitude.

Plusieurs compagnies ont déjà adopté diverses politiques et attitudes pour régir l’usage du tabac. Toutefois, les esprits pessimistes véhiculent l’idée que la majorité des chefs d’entreprises québécois se disent très inquiets de la mise en application de la Loi sur le tabac.

Il faut considérer ces inquiétudes, néanmoins, il est tout à fait possible de réussir un changement vers un milieu sans fumée. De l’avis d’experts en ce domaine, certaines conditions et étapes doivent cependant être respectées. Lors d’un mini-colloque offert aux entreprises par le Conseil québécois sur le tabac et la santé (CQTS), le 13 octobre dernier, le conférencier Daniel Lemire, de l’organisme Vivre mieux sans fumer, a examiné ces conditions.

Gestion participative

D’abord, il est important de nommer une personne responsable de ce dossier, a-t-il souligné. En outre, il conseille d’opter pour une gestion participative adaptée aux particularités de l’entreprise et impliquant les fumeurs, les non-fumeurs et l’association syndicale dès le début. « On gagnera à faire participer l’ensemble du personnel à des questions comme les étapes et la durée de l’implantation, le soutien à offrir aux fumeurs. Plusieurs entreprises choisissent de former un comité de travail composé de fumeurs pour évaluer leurs résistances et de non-fumeurs pour s’appuyer sur leurs besoins. On évitera toutefois de polariser les employés en deux clans : fumeurs contre non-fumeurs. »

La recherche de solutions doit être partagée par tous ceux impliqués dans ce processus. Et le succès de l’implantation s’appuie sur une bonne stratégie de communication, a souligné le conférencier. Elle doit miser sur la transparence : « on peut formuler des règles claires et fermes tout en se montrant empathique devant les efforts demandés. » Par ailleurs, des activités de sensibilisation de toutes sortes et utilisant divers moyens de communication doivent être menées afin de favoriser l’acceptation de la politique, estime-t-il.

M. Lemire précise qu’il est important d’outiller les principaux acteurs. Il faut informer les fumeurs des nouvelles directives assez tôt afin qu’ils planifient leurs nouvelles habitudes, soit les moments où ils iront fumer, ou encore comment ils résisteront à leurs envies de fumer.

Micheline Bail, agente de relations humaines au CLSC Des Faubourgs, estime que l’implantation d’une politique d’espaces sans fumée se met en œuvre par étape. D’abord, préparer le terrain. Cette phase comporte la collecte d’informations diverses sur le tabagisme et la compréhension de la situation dans l’entreprise. Concurremment, la sollicitation de l’appui de la direction et du syndicat et la sensibilisation des employés sont des enjeux importants.

Après cette première étape vient celle de l’élaboration de la politique et ensuite son application. Quant à la dernière étape, elle consiste à assurer le suivi et voir au respect de la politique. À ce chapitre, il s’agit d’identifier le taux de satisfaction, les problèmes, s’il y a lieu, et de proposer des solutions.

La clé du succès : la communication sous diverses formes – lettres, affiches, réunions, bulletins, mémo accompagnant la paye, boîtes vocales, courrier électronique, messages sur vidéo, kiosques d’information, etc.

Soutien aux fumeurs essentiel

Bien que cette loi puisse représenter un encouragement pour certains à cesser de fumer, ce n’est pas son but avoué ; elle tend plutôt à protéger la santé de ceux qui sont involontairement exposés à la fumée du tabac. Toutefois, on conseille aux employeur d’offrir aux employés fumeurs, des programmes de soutien à l’arrêt tabagique et des informations claires et non équivoques à chacun des salariés sur la mise en place de la politique.

Plusieurs entreprises craignent la détérioration du climat de travail, une augmentation de l’absentéisme et même la perte de certains de leurs employés. Le CQTS estime que l’employeur peut minimiser les réactions en soutenant les fumeurs lors de cette transition des habitudes de consommation de tabac.

« Pour éviter que les fumeurs réagissent à l’idée de subir seuls tout le poids du changement qui leur est imposé, le milieu doit offrir des conditions favorables et faciliter leurs efforts. Des fumeurs arrêteront de fumer et d’autres choisiront de fumer seulement au lieu et au moment prescrit. D’autres enfin se conformeront aux règles de temps à autre tout en y dérogeant régulièrement ou en les contestant. L’employeur tiendra compte de l’ambivalence des personnes concernées comme dans tout processus de changement. Il reconnaîtra les efforts, acceptera les erreurs de parcours, tout en maintenant fermement son but. »

Franc succès pour beaucoup d’entreprises

Plusieurs exemples de réussites vécues de politiques d’espaces sans fumée en milieu de travail devraient pouvoir servir de baromètre et calmer les angoisses associées à l’application de la Loi sur le tabac en milieu de travail. Pensons aux édifices du gouvernement fédéral, à la Banque de Montréal, à la Banque Nationale, à la Banque Royale, au Canadien national, chez Dominion Textile, à Hydro-Québec, à l’Institut de recherche sur les pâtes et papiers, chez Merck Froost Canada, à l’Ordre des pharmaciens du Québec, chez Pétro-Canada, à La Presse canadienne, à Revenu Québec, Québécor, Air Liquide, Best Foods, Industries Ling, la société Bose, pour n’en nommer que quelques-unes.

L’examen de ces exemples démontre que l’implantation d’une politique de contrôle du tabac dans les entreprises ne doit pas être improvisée. Idéalement, cette démarche s’échelonnera sur une certaine période de temps afin de permettre aux fumeurs de s’en accommoder.

L’expérience d’Alcan

Depuis 1995, Alcan est un lieu totalement sans fumée. Dès septembre 1986, la compagnie étant consciente des dangers du tabagisme pour la santé tient une première réunion exploratoire. En 1987, elle forme un comité qui sonde les employés pour savoir s’ils sont favorables à une politique tabagique. Bien que moins de la moitié des répondants se disent dérangés par la fumée du tabac, 75 % sont favorables à une politique tabagique et plus de la moitié des fumeurs l’approuve.

La direction est aussi favorable à une telle politique. Des avis concernant l’implantation d’une politique sur l’usage du tabac sont alors distribués aux employés. À partir de 1988, Alcan installe une politique progressive de restriction du tabac. En 1995, Alcan devient un lieu de travail sans fumée. La compagnie décide de ne pas installer de fumoirs mais plutôt d’offrir des programmes pour arrêter de fumer, payés à 50 % par l’entreprise, ainsi que des consultations individuelles, des consultations santé avec un médecin, des conférences et une salle de conditionnement physique.

« Les gens étaient contents que la politique entre en vigueur. Ils l’attendaient pour cesser de fumer », raconte Christine Rowan, responsable du programme de promotion pour la santé chez Alcan. Mme Rowan, qui a implanté plusieurs politiques en entreprise, affirme qu’à son avis « le succès d’une politique c’est d’avoir une direction qui y croit, qui est ferme et qui va l’appuyer. Le premier travail qu’aura à faire la personne qui veut implanter une telle politique, c’est d’éduquer la direction. »

L.D.