Découvertes troublantes sur l’implication des cigarettiers dans la contrebande

Émission « The Fifth Estate »

Par Francis Thompson

En février 1994, au moment où les gouvernements québécois et canadien ont décidé qu’il fallait réduire les taxes sur le tabac de façon massive pour endiguer le phénomène de la contrebande, les organismes de santé ont tout de suite compris que l’industrie du tabac venait de leur infliger la pire défaite de leur histoire. La montée en flèche du tabagisme juvénile depuis quatre ans leur a malheureusement donné raison.

On n’avait aucunement besoin d’être expert en relations publiques pour comprendre qu’il y avait quelque chose d’un peu artificiel dans la frénésie médiatique autour de la « contrebande autochtone » qui serait en train de transformer des millions d’honnêtes citoyens en criminels.

Avant même l’annonce de la baisse des taxes, le journaliste André Noël de La Presse avait révélé l’existence de liens organisationnels entre les cigarettiers et le « MATRAC », ce mouvement de désobéissance civile de dépanneurs à l’endroit des taxes sur le tabac qui se présentait comme un regroupement spontané de petits commerçants exaspérés mais qui était en fait une opération bien planifiée pour faire fléchir les gouvernements.

Déjà à l’époque, bien des observateurs étaient outrés que les cigarettiers canadiens puissent en toute impunité alimenter les réseaux de contrebandiers établis des deux côtés de la frontière entre l’État de New-York, le Québec et l’Ontario. C’était un secret de Polichinelle : la montée en flèche des « exportations » de cigarettes vers les États-Unis depuis 1991 était attribuable uniquement à l’augmentation de la contrebande, en particulier entre les deux moitiés de la réserve mohawk d’Akwesasne.

Petit rappel historique : en février 1992, pour tenter d’empêcher cette transformation apparemment miraculeuse de cigarettes hors-taxe destinées aux États-Unis en cigarettes de contrebande vendues à Montréal ou Toronto, le gouvernement fédéral avait imposé une taxe à l’exportation de 8 $ la cartouche. Privés du jour au lendemain du marché de la contrebande, les cigarettiers avaient sorti les gros canons. Ils avaient brandi la menace d’un déménagement généralisé des usines canadiennes aux États-Unis si la taxe restait en vigueur et organisé des manifestations à Ottawa pour dénoncer la nouvelle taxe.

Le fédéral a cédé, à peine deux mois plus tard, et les « exportations » vers les États-Unis ont repris leur courbe ascendante.

Étant donné l’effronterie avec laquelle l’industrie du tabac avait fait chanter les gouvernements dans le dossier de la contrebande, on se doutait déjà à l’époque que les cigarettiers étaient non seulement des alliés objectifs des contrebandiers mais aussi des partenaires actifs.

C’est précisément l’accusation lancée avec fracas par le journaliste vedette de la CBC, Victor Malarek, à l’émission The Fifth Estate du 20 janvier 1998.

Dans un reportage télévisé d’environ 30 minutes, M. Malarek retrace deux enquêtes policières canado-américaines qui révèlent l’existence de liens entre des cadres de l’industrie et des gens reconnus coupables ou accusés d’activités de contrebande.

Affaire Bernstein – le filon Imperial Tobacco

Dans l’un des deux cas, souvent appelé l’affaire Bernstein, c’est le fabricant Imperial Tobacco qui est indirectement accusé d’avoir alimenté un réseau de contrebandiers d’origine vietnamienne. Le Michael Bernstein dont il est question a plaidé coupable en septembre dernier à des accusations de contrebande et a écopé d’une amende de 1000 $.

Ce M. Bernstein n’est pas un petit voyou ; il n’avait aucun casier judiciaire. Au moment où il fournissait des cigarettes canadiennes aux contrebandiers, il était directeur régional des ventes hors-taxe du cigarettier Brown & Williamson pour la partie nord des États-Unis. Et Brown & Williamson est bien sûr la société-sœur d’Imperial Tobacco aux USA.

Les cigarettes étaient transportées jusqu’à un entrepôt sous douane en Louisiane, d’où elles étaient censées être vendues aux navires internationaux de passage dans les ports de la région, qui ont droit aux cigarettes hors-taxe. Pour déjouer les services douaniers américains, les contrebandiers préparaient de faux documents dans ce sens. En réalité, on rechargeait les cigarettes canadiennes dans des poids lourds à destination de Buffalo, où la marchandise était confiée à des passeurs pour se retrouver ensuite sur le marché canadien.

Dans le but de remonter jusqu’aux têtes du réseau, les enquêteurs des services douaniers ont eu recours à un agent double. C’est sur les enregistrements des conversations téléphoniques entre cet agent et M. Bernstein que reposent les accusations de connivence à l’égard d’Imperial Tobacco.

Selon des documents déposés en cour par les services douaniers américains, M. Bernstein a parlé de discussions avec un cadre d’Imperial Tobacco au sujet de ses activités de contrebande. Le représentant d’Imperial aurait dit qu’il continuerait de fournir M. Bernstein, mais qu’il mettrait fin aux livraisons si jamais les cigarettes étaient saisies au Canada. M. Bernstein aurait ajouté qu’il avait promis à Imperial Tobacco qu’il limiterait ses activités de manière à éviter d’attirer l’attention des autorités policières.

Interrogée par la CBC, la société Imperial Tobacco a nié cette version des faits, mais a confirmé que M. Bernstein avait été en contact avec le responsable des exportations chez Imperial.

Larry Miller, roi de la contrebande

Dans le cas d’Imperial Tobacco, les preuves qui ont jusqu’ici été rendues publiques ne suffisent donc pas pour affirmer qu’il y a eu complicité active avec les contrebandiers.

Dans le cas de certains cadres de RJR-Macdonald, fabricant des cigarettes Export « A », il y a une surprenante accumulation de preuves, à cause surtout de l’affaire Larry Miller.

Les autorités américaines accusent M. Miller d’être le roi de la contrebande canado-américaine de tabac et d’alcool. Selon le reportage de M. Malarek, les activités de M. Miller lui auraient permis de se constituer une fortune personnelle de près de 750 millions $ U.S.

La recette de M. Miller : servir d’intermédiaire entre les passeurs qui habitent la réserve d’Akwesasne et les cigarettiers, en particulier RJR-Macdonald. M. Miller avait un très bon contact chez le troisième cigarettier canadien, un haut dirigeant nommé Les Thompson (et qui travaille aujourd’hui chez la société-mère de RJR-Macdonald, le cigarettier américain R.J. Reynolds).

Dès 1991, M. Miller a eu une rencontre avec M. Thompson et un autre représentant de la compagnie. Quelques mois plus tard, les « exportations » de RJR-Macdonald ont commencé à grimper ; l’année suivante, la compagnie a créé une filiale spéciale, consacrée uniquement à ce nouveau marché, et en a confié la direction à M. Thompson.

La CBC a interviewé un des contrebandiers mohawks, Tony Laughing, qui affirme avoir vu M. Thompson à Akwesasne même, où il serait venu rendre visite à son « plus important client », c’est-à-dire M. Miller.

Le plus accablant pour RJR-Macdonald, ce sont les contacts personnels entre M. Miller et de hauts cadres de la compagnie lors de parties de pêche en Colombie-Britannique.

Selon le témoignage d’un des camionneurs qui travaillaient alors pour M. Miller, M. Thompson aurait discuté ouvertement de contrebande avec M. Miller et ses complices, en plus de s’adonner à des beuveries avec les contrebandiers.

Le vice-président des ventes de RJR-Macdonald, Stan Smith, aurait lui aussi participé à des parties de pêche avec M. Miller, affirme la CBC. Des photos diffusées à l’émission The Fifth Estate montrent bien M. Smith en train de fêter avec M. Miller et ses amis – dans un cas, avec le visage barbouillé de ce qui semble être de la crème fouettée (voir photo).

Depuis septembre dernier, M. Smith est chef des opérations chez RJR-Macdonald, ce qui en fait le numéro deux dans la hiérarchie corporative.

Le rôle de la GRC

Dans les deux affaires, celle de M. Bernstein et celle de M. Miller, la GRC a travaillé en étroite collaboration avec les autorités américaines pour démanteler les réseaux de contrebande. Et pourtant, affirme la CBC, la GRC n’a jamais interrogé les cigarettiers directement sur leurs activités.

La comparaison avec l’approche américaine laisse songeur. En janvier 1995, près de 100 agents fédéraux américains ont pris d’assaut le siège social de Brown & Williamson à la recherche de preuves sur les contacts avec les réseaux de contrebande ; cette descente massive a duré environ 12 heures et a permis la saisie de l’équivalent de 50 millions de pages de documents (en grande partie des fichiers informatisés).

Suite à la diffusion du reportage de M. Malarek, la Société canadienne du cancer, l’Association pour les droits des non-fumeurs et le Conseil canadien pour le contrôle du tabac ont exigé une enquête policière sur l’implication des cigarettiers dans la contrebande, tout comme la mise sur pied d’une commission royale sur les activités de l’industrie. Le NPD a lui aussi demandé que la GRC fasse la lumière sur le rôle des compagnies de tabac.

Jusqu’ici il n’y a eu aucune réaction de la part de M. Andy Scott, le ministre responsable de la GRC, ni du Bloc Québécois.