Décès liés au vapotage : triste conséquence du laisser-faire gouvernemental

Même s’ils ne sont reliés qu’à une minorité de vapoteurs, les décès causés par les cigarettes électroniques aux États-Unis mettent en lumière deux réalités souvent oubliées : l’encadrement toujours inadéquat de ces appareils et le manque de connaissances sur leurs effets à long terme.

Souffle court, douleurs thoraciques, lésions pulmonaires d’origine chimique, faiblesse généralisée… Les symptômes constatés chez des centaines de vapoteurs aux États-Unis et au Canada sont à la fois nombreux et inquiétants. Alors que les autorités enquêtent sur leurs causes exactes, ces maladies et décès attirent l’attention sur deux faits : le contenu des produits du vapotage demeure peu réglementé en Amérique du Nord et leur effet exact sur la santé, largement inconnu.

Un cas, deux cas, mille cas

Cette crise de santé publique a débuté au printemps 2019. Un nombre grandissant de jeunes en bonne santé ont été hospitalisés d’urgence pour de graves problèmes pulmonaires qui ne semblaient pas reliés à un agent infectieux. En août, alors que les cas se multipliaient à travers les États-Unis, un premier décès a été annoncé. En date du 5 novembre 2019, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), l’organisme américain chargé de l’enquête, avaient rapporté 2051 cas probables ou confirmés de maladies pulmonaires associées au vapotage (MPAV), de même que 39 décès. À la même date, le Canada comptait huit cas, dont trois cas confirmés au Québec et cinq cas probables au Nouveau-Brunswick et en Colombie-Britannique. Mentionnons aussi que les autorités prévoient une augmentation des signalements au cours des prochains mois lorsque des diagnostics de pneumonie sévère, sans confirmation de cause infectieuse, seront réinterprétés à la lumière des récents événements.

Simah Herman est l’une des victimes américaines des produits de vapotage. Son souhait : lancer une campagne contre le vapotage.

La piste incomplète du THC

À l’heure actuelle, les CDC investiguent sur les causes chimiques de la crise tandis que la Food and Drug Administration (FDA) se penche sur la distribution des produits posant problème. Alors que les enquêteurs ne sont pas encore arrivés à des conclusions fermes, plusieurs articles ont attribué ces maladies et décès au THC, l’ingrédient actif du cannabis. De fait, selon les dernières données des CDC, environ 82 % des personnes atteintes en auraient vapoté. D’autres ont accusé l’acétate de vitamine E, la glycérine végétale ou d’autres substances huileuses, ou rapporté que les victimes avaient vapoté des produits achetés sur le marché noir.

Les CDC sont cependant moins catégoriques. Certes, ils indiquent que « les produits contenant du THC, particulièrement ceux obtenus d’un vendeur de rue ou d’une autre source informelle (amis, famille, vendeurs illicites) sont liés à la majorité des cas et jouent un rôle majeur dans la crise ». En novembre, ils ont aussi qualifié l’acétate de vitamine E de « produit chimique potentiellement inquiétant » (potential chemical of concern). Cependant, ils rapportaient au même moment que « pas un seul produit ou substance n’a été lié à tous les cas de blessures constatées » (nos traductions). C’est qu’il y a beaucoup de produits à examiner! Par exemple, une étude indique qu’environ 90 victimes ont utilisé 234 produits de vapotage différents en trois mois! Bien malin qui peut identifier quels ingrédients communs à ces produits sont à l’origine des MPAV rapportés.

Des produits toujours mal réglementés

À l’heure actuelle, aux États-Unis, les produits du vapotage demeurent illégaux, même s’ils sont tolérés. Pour qu’ils soient commercialisés légalement, leurs manufacturiers devront soumettre une demande d’approbation à la Food and Drug Administration d’ici mai 2020. L’état décidera alors s’ils peuvent les vendre ou non.

Au Canada aussi, les produits du vapotage ont été vendus illégalement pendant une dizaine d’années avant d’être légalisés en mai 2018, avec la mise à jour de la Loi sur le tabac. Toutefois, la mise en marché de ces produits n’exige toujours aucun test préalable ni vérification. De plus, la Loi sur le tabac et les produits du vapotage réglemente très peu le contenu de ces produits. Par exemple, elle interdit seulement neuf ingrédients dans les e-liquides, incluant les vitamines, la caféine, des probiotiques et minéraux nutritifs. Le reste est laissé à la discrétion des manufacturiers. La légalisation attendue des produits comestibles du cannabis, qui inclura les produits de vapotage, n’a rien pour rassurer…

La situation est différente dans l’Union européenne (UE), ce qui explique peut-être pourquoi elle a largement échappé à la crise qui affecte les États-Unis et le Canada. Dans l’UE, la directive sur les produits du tabac a été modernisée dès 2014. Là-bas, les manufacturiers doivent notifier les autorités au moins six mois d’avance de la mise en marché de tout nouveau produit du tabac, incluant les produits du vapotage. Cette notification doit notamment comporter une liste complète des ingrédients du produit ainsi qu’une liste de ses émissions, avec leurs quantités et leurs effets toxicologiques. Un minimum pour mieux comprendre les répercussions possibles de ces produits sur la santé.

Peu de certitudes

Pour résumer, les autorités américaines n’ont pour l’instant que quelques certitudes concernant la crise liée aux produits de vapotage :

  • Toutes les victimes auraient vapoté au cours des trois mois précédant leur hospitalisation.
  • Pas moins de 70 % d’entre elles sont des hommes.
  • La majorité des patients sont jeunes. À la mi-octobre, 79 % d’entre eux avaient moins de 35 ans; 14 %, moins de 18 ans.
  • L’état des patients peut se dégrader très vite.

Du côté de Santé Canada, les certitudes sont tout aussi minces :

  • Les produits de vapotage peuvent contenir des douzaines de produits chimiques.
  • La plupart des substances de vapotage disponibles sur le marché sont aromatisées et contiennent de la nicotine.
  • Les Canadiens ne devraient pas utiliser de produits de vapotage obtenus illégalement.

Une politique attentiste

Alors que les enquêtes se poursuivent, les groupes de santé trouvent que les réactions des gouvernements manquent de mordant. « Lorsque des gens sont hospitalisés en raison de laitues contaminées, les distributeurs et les vendeurs doivent en cesser la vente sans délai tandis que Santé Canada avise la population de ne pas en consommer », dit Flory Doucas, porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Force est de constater que des règles différentes s’appliquent aux produits de vapotage.

Pour l’instant, plusieurs pays ont déployé des programmes de surveillance afin d’identifier les MPAV. Au Canada, l’un d’eux est géré par Santé Canada, l’Agence de la santé publique du Canada et la Société canadienne de pédiatrie. Il permettra de signaler tous les cas de blessure ou de maladie liées au vapotage survenus au cours des 12 derniers mois, que ce soit par l’explosion d’un produit de vapotage ou par l’ingestion ou l’inhalation d’un e-liquide.

Les mises en garde destinées au grand public sont toutefois très modérées. Celles de Santé Canada, par exemple, recommandent aux personnes « préoccupé[es] par les risques pour la santé liés au vapotage » de s’« abstenir » de vapoter. L’agence fédérale conseille aussi aux vapoteurs d’« évite[r] tout produit provenant de sources illégales ou non réglementées » et de rester attentifs aux symptômes de maladies pulmonaires. Enfin, selon la Presse canadienne, l’agence fédérale aurait confié à 22 inspecteurs le mandat d’échantillonner des produits vendus en magasin afin de vérifier leurs composants et leur teneur en nicotine. « Pour l’heure, Santé Canada n’a publié aucune donnée sur la conformité de ces produits ou leur non-conformité, bien qu’ils soient vendus depuis plus de 17 mois », dénonce Flory Doucas.

Des réactions tous azimuts

Certaines autorités ont réagi plus fermement. Plusieurs états américains, dont New York, l’Oregon et le Michigan, ont voté l’interdiction des produits du vapotage aromatisés, tandis que l’administration fédérale songe à les bannir dans l’ensemble du pays. D’autres états, incluant le Massachusetts, ont carrément prohibé pour quatre mois la vente de tous les produits du vapotage. Au Canada, la Colombie-Britannique a resserré sa législation, en imposant l’emballage neutre aux produits du vapotage et une quantité maximale de 20 mg de nicotine dans les e-liquides, entre autres. Enfin, le Québec a annoncé son intention d’imposer à ces produits des règles aussi sévères qu’aux produits du tabac, sans toutefois préciser comment ni quand.

Certaines de ces initiatives se heurtent parfois à la riposte de l’industrie. À la demande des vapoteries, par exemple, la cour a invalidé l’interdiction new-yorkaise des cigarettes électroniques aromatisées. Rappelons aussi qu’au Québec, le gouvernement et l’industrie du vapotage s’opposent présentement devant la Cour d’appel au sujet de certains articles de la Loi concernant la lutte contre le tabagisme.

Enfin, signalons que le secteur privé a réagi à cette crise. Wal-Mart et d’autres grands magasins de détail ont annoncé qu’ils cessaient la vente des produits de vapotage, une fois leur inventaire écoulé, tandis que plusieurs médias d’importance – dont CNN, Viacom et CBS – ne diffusent plus de publicité pour ces produits.

Un manque criant d’encadrement

Certains ont qualifié d’exagérées ces réactions, tandis que l’industrie canadienne du vapotage s’est voulue rassurante, en insistant sur la légalité de ses cigarettes électroniques (voir encadré « Le double discours de l’industrie »). Cependant, il faut rappeler que l’encadrement lui-même de ces produits pose un problème. En effet, comparativement à l’Europe, le Canada et les États-Unis réglementent peu leur contenu, qu’il s’agisse des appareils que les utilisateurs transforment à leur guise ou des systèmes fermés vendus ou distribués par les grandes entreprises comme Imperial Tobacco Canada, JUUL Labs ou JTI-Macdonald (voir encadré « Des produits toujours mal réglementés »).

Les effets de ces produits sur la santé demeurent aussi méconnus, qu’ils soient vendus légalement ou non. De fait, on ignore les répercussions sur la santé qu’a l’aspiration fréquente du propylène glycol et des saveurs chimiques contenus dans les e-liquides, tout comme on ignore les effets qu’entraînent ces ingrédients lorsqu’ils combinés et chauffés. En somme, « vapoter est un acte de foi », a résumé Mathieu Morissette, chercheur à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, cité par la Presse canadienne.

Il a fallu des décennies pour réaliser l’ampleur des méfaits causés par la cigarette combustible. Si les cigarettes électroniques sont moins dangereuses que les autres produits du tabac, elles ne sont pas sans danger. À la lumière de la crise qui affecte actuellement les États-Unis et le Canada, un encadrement rigoureux et une meilleure surveillance de ces produits sont donc plus que jamais de mise.

Le double discours de l’industrie

Les produits du vapotage suscitent bien des inquiétudes, alors qu’ils ont causé plus de 39 décès aux États-Unis et séduisent un nombre grandissant de jeunes. Pour ne rien arranger, les multinationales qui manufacturent ou distribuent ces produits proviennent non seulement du milieu du tabac, mais elles ne semblent pas prêtes accepter les compromis nécessaires pour protéger la santé publique.

Le cas de JUUL

Prenons JUUL Labs, par exemple, qui fabrique la cigarette électronique du même nom et qui accaparait environ 70 % du marché en 2018. JUUL a été lancée avec la campagne Vaporized, dont le look moderne, cool et coloré s’adressait visiblement aux jeunes. Depuis, des enquêtes gouvernementales et journalistiques, ainsi que des recherches universitaires, ont confirmé que les stratégies promotionnelles de JUUL Labs ciblaient les adolescents. Des représentants de la compagnie sont allés jusqu’à affirmer que leur produit est sans danger… devant des classes d’élèves.

Par ailleurs, 35 % de JUUL Labs appartient depuis peu à Altria, la compagnie qui détient Philip Morris USA, l’un des plus grands cigarettiers au monde. Enfin, chez JUUL Labs, les postes de président-directeur général et de directeur des affaires réglementaires sont occupés par d’anciens gestionnaires d’Altria.

Toutes ces nouvelles ont assombri l’image de la jeune compagnie qui se dit responsable et uniquement intéressée par le marché des fumeurs adultes. Pour redorer son blason, elle a donc multiplié, aux États-Unis, des gestes qui nuisent à court terme à ses intérêts. Par exemple, au cours des derniers mois, JUUL Labs a :

  • cessé la vente de tous ses produits de vapotage avec des saveurs autres que la menthe et le tabac
  • suspendu toute publicité dans les médias traditionnels, ainsi que dans les médias sociaux dont le public est composé à plus de 15 % de jeunes
  • fermé ses comptes Facebook et Instagram.

Des principes à géométrie variable

Néanmoins, ces gestes s’appuient apparemment sur des principes à géométrie variable. Au Québec, plutôt que de combattre le vapotage chez les jeunes, JUUL Labs a embauché un lobbyiste en vue d’affaiblir la Loi concernant la lutte contre le tabagisme. Au Québec et au Canada, JUUL Labs poursuit aussi la vente de ses produits aromatisés à la mangue ou au concombre, et elle publie encore des publicités dans différents médias, tout comme ses principaux concurrents.

Ces derniers mois, JUUL Labs a également cofondé un groupe de lobby canadien : l’Association des représentants de l’industrie du vapotage (ARIV). Les membres fondateurs de l’association comprennent aussi Imperial Tobacco Canada et JTI Canada Tech, une filiale du cigarettier JTI-Macdonald. L’objectif : éviter tout renforcement de la législation canadienne sur les produits du vapotage. Selon eux, « les gouvernements devraient se concentrer sur les questions d’accessibilité, d’application de la loi et d’éducation » (notre traduction). En clair, ils ne doivent pas contrôler davantage les caractéristiques du vapotage qui attirent les jeunes, c’est-à-dire leurs saveurs, leur teneur en nicotine ou leur vente en dépanneur. Enfin, à l’instar d’un loup dans un poulailler, l’ARIV s’engage à développer un programme de prévention du vapotage… pour les jeunes.

Tout cela rappelle de manière troublante les discours mensongers d’antan des cigarettiers ou les nombreux codes de conduite volontaire auxquels ils se sont engagés au fil des années, mais qu’ils ont rarement respectés, notamment sur la diffusion de publicités.

Anick Labelle