Chimie et dépendance : un champ de recherches riche en débats

Par Francis Thompson

Les différentes formes de dépendance étant à l’origine de nombreux problèmes médicaux, sociaux et même criminels, on pourrait s’attendre à ce que les mécanismes chimiques et physiologiques que les sous-tendent soient bien compris par les scientifiques. Or, il n’en est rien : les chercheurs ont fait d’énormes progrès, mais ne s’entendent toujours pas sur des questions aussi fondamentales que le rôle de la dopamine dans la dépendance.

Ce neurotransmetteur a longtemps été vu comme la substance clé dans l’émergence du cycle de la dépendance, que ce soit chez les héroïnomanes, les alcooliques, les fumeurs ou les cocaïnomanes. Toutes ces drogues sont associées à la libération de dopamine dans certaines régions du cerveau, tout comme l’est d’ailleurs toute expérience qui procure un plaisir quelconque, du compliment reçu à la caresse d’un partenaire sexuel.

Cependant, l’interprétation de cette « inondation » de dopamine est loin de faire consensus : la dopamine est-elle l’essence du plaisir, ou une façon de se préparer à la probabilité d’une expérience plaisante ? Les toxicomanes prennent-ils leur drogue pour augmenter leur taux de dopamine libre et ainsi ressentir du plaisir, ou pour combler temporairement un déficit chronique de la substance magique et soulager une forme de souffrance ? Quelle influence les drogues ont-elles sur le cycle normal de libération et de recaptation de dopamine ?

Voilà autant de questions qui divisent encore les spécialistes, soulignait Jean-Pol Tassin en février 1998, dans un excellent article de vulgarisation paru dans la revue française La Recherche. Le Pr Tassin dirige un groupe de recherche au sein de la chaire de neuropharmacologie du Collège de France.

Pendant très longtemps, explique-t-il, on a cru que les toxicomanes cherchaient surtout à éviter les symptômes de sevrage et les sensations de déplaisir ; dans l’imaginaire populaire, la dépendance évoque avant tout les tremblements et les nausées de l’héroïnomane en état de manque. C’est ce qu’on appelle la théorie du renforcement négatif.

La généralisation d’autres drogues, en particulier de la cocaïne et de l’amphétamine, a brouillé le portrait : dans les deux cas, les consommateurs habituels ne ressentent pas de symptômes physiques quand ils sont privés de leur drogue, mais n’en sont pas moins dépendants pour autant. De plus, notons que le risque de rechute demeure très élevé chez les héroïnomanes après que les symptômes aigus de sevrage s’estompent.

La dépendance serait-elle plutôt un phénomène de renforcement positif, la recherche compulsive du plaisir procuré par la drogue ? Déjà aux années 1950, on avait réussi à provoquer un comportement autodestructeur chez les rats, en plaçant dans leur cerveau des électrodes qu’ils pouvaient activer eux-mêmes au moyen d’une pédale. Ces électrodes stimulaient deux zones cérébrales, dont l’aire tegmentale ventrale, source principale de dopamine. Les rats appuyaient sans cesse sur la pédale, sans prendre la peine de manger ou de boire, jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Cependant, comme tout consommateur occasionnel de cannabis ou de chocolat vous le dira, un comportement peut très bien procurer du plaisir sans qu’on ne ressente un besoin compulsif de le répéter.

La théorie décrite par le Pr Tassin pour expliquer ce fait est intrigante : les substances qui engendrent la dépendance provoquent toutes une libération artificielle de dopamine dans le cerveau, mais ce niveau accru de dopamine n’est pas directement équivalent à un plaisir ressenti. Car on a constaté que l’anticipation du plaisir peut aussi être associée à la libération de dopamine, avant même l’arrivée du plaisir à proprement parler. Ainsi, un chat peut apprendre à associer l’ouverture d’une porte à l’arrivée de la nourriture ; chez ce chat, l’ouverture de la porte peut suffire à déclencher la libération de dopamine.

Pour certains chercheurs, la fonction de la dopamine serait donc de nous indiquer la présence d’un plaisir ou d’une récompense dans notre environnement. Lorsqu’on administre des opiacés (héroïne, morphine) ou des psychostimulants (cocaïne, amphétamines) aux rats, ceux-ci ne se couchent pas pour bien savourer le plaisir qu’ils ressentent ; ils se mettent plutôt à explorer leur cage de manière compulsive. Serait-ce pour trouver la récompense qui leur a été chimiquement « promise » ?

Selon cette hypothèse, le toxicomane serait un éternel frustré, en train de chercher sans cesse le plaisir que sa drogue lui promet à chaque dose. Mais cette description correspond assez mal au témoignage de l’héroïnomane de longue date, pour qui le trip représente toujours un plaisir indescriptible, et décrit mal le fumeur invétéré qui savoure une cigarette après un bon repas au restaurant.

Niveau de base

La dernière théorie présentée par le Pr Tassin est sans doute la plus intéressante, surtout pour expliquer le rôle de la nicotine. La dopamine serait libérée en anticipation d’un plaisir ; si le plaisir arrive, le niveau de dopamine libre reviendrait à la normale, comme pour signaler que tout va bien. Si, au contraire, le plaisir n’arrivait pas, le niveau de dopamine chuterait de manière plus radicale, ce qui serait ressenti comme un mal-être.

En temps normal, cette fluctuation ne dure qu’une ou deux secondes. Mais les drogues provoquent une libération prolongée de dopamine pendant une période beaucoup plus longue. « Pendant la large fenêtre de temps durant laquelle les taux de dopamine sont ainsi artificiellement élevés, tous les éléments de l’environnement, ainsi que les sensations psychiques, sans discrimination, peuvent être associés à la récompense. »

Dans le cas de la nicotine en particulier, le plaisir ressenti est presque toujours un plaisir « par association ». Demandez à un fumeur d’expliquer son plaisir : il vous parlera de la cigarette qu’il fume en sirotant un bon verre de vin, de celle qu’il fume le samedi soir au bar, de celle fumée après avoir fait l’amour. La force de ces associations semble expliquer en bonne partie la difficulté qu’ont les fumeurs à faire leur deuil de la cigarette.

De plus, il semble que le seuil de l’inconfort, ressenti lorsque les niveaux de dopamine sont anormalement bas, n’est pas absolu mais bien relatif. À force de vivre pendant de longues minutes avec des taux surélevés, suite à une nouvelle dose de sa drogue préférée, une personne atteinte de dépendance devient incapable de se satisfaire de taux de dopamine qui seraient tout à fait normaux pour une personne non dépendante.

D’autres effets encore peu connus

Les spécialistes s’entendent pour placer la dopamine au centre du mécanisme de la dépendance. Cependant, dans le cas de la nicotine, plusieurs autres processus jouent un rôle important.

Ainsi, selon une équipe de recherche à l’Université du Colorado, le tabagisme constaté chez la très grande majorité des patients schizophrènes trouve son explication première dans un tout autre circuit neurophysiologique relié, entre autres, au blocage de la perception des stimuli répétitifs.

Nous connaissons tous le phénomène du bruit de fond qui ne devient perceptible que lorsqu’il s’arrête : le ronronnement d’un réfrigérateur ou d’un système de ventilation, etc. Cette capacité de filtrage est souvent perturbée chez les schizophrènes, et ce fait pourrait s’expliquer par un déséquilibre chimique dans le cerveau – déséquilibre que la nicotine viendrait rectifier de façon temporaire. (Pour un bon résumé de la question, voir « Nicotinic Receptor Pathology: Is It Present in Schizophrenia? », dans le numéro d’août 1998 du bulletin de la Society for Research on Nicotine and Tobacco.)

Ce soulagement temporaire se paye par la suite, puisque le fumeur schizophrène devient encore plus sensible aux stimuli répétitifs lorsqu’il est privé de nicotine – ce qui lui redonne bien sûr le goût de fumer.

Le débat sur la nature de la schizophrénie et sur les autres maladies mentales attribuées aux dérèglements neurophysiologiques étant loin d’être clos, on ne peut se prononcer définitivement sur le rôle de la nicotine dans la gestion de ces maladies, mais il s’agit d’un champ de recherches fort intéressant, qui nous permettra sans doute d’approfondir aussi nos connaissances quant aux mécanismes de la dépendance chez la population dite normale.