Les nombreux enjeux de la cigarette électronique

Encadré cigarette électronique

 

De quoi s’agit-il?

La cigarette électronique (ou e-cigarette) a été inventée en 2003 par l’entrepreneur chinois Hon Lik. Il en existe aujourd’hui des centaines de modèles, rechargeables ou jetables. Certaines e-cigarettes ressemblent à s’y méprendre à des cigarettes traditionnelles; d’autres ont plutôt l’allure de gros stylos ou de sifflets. Leurs points en commun : elles sont presque toutes fabriquées en Chine et ne brûlent pas de tabac. Leur carburant est plutôt un e-liquide : un mélange de glycérine végétale et/ou de propylène glycol auquel sont ajoutés une saveur et, parfois, de la nicotine. La cigarette électronique chauffe ce liquide, ce qui produit une vapeur qu’aspire l’usager. C’est de cette vapeur qu’est né le vocabulaire entourant l’e-cigarette (la vapoteuse), son usager (le vapoteur) et son usage (le vapotage).

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Un marché en pleine croissance

L’e-cigarette représente encore un tout petit marché, mais qui croît à grande vitesse. On en parle tellement que les termes vapotage, vapoter et vapoteur ont fait leur entrée dans les éditions de 2015 des dictionnaires. Au Québec, les premiers magasins de cigarettes électroniques ont moins de cinq ans. Mais il en existe maintenant des dizaines, de Montréal à Baie Comeau, en passant par Saint-Sauveur et Trois-Rivières. Sans compter les centaines de sites Web qui en vendent. À l’échelle mondiale, les ventes de ce produit ont totalisé 3,5 milliards de dollars US en 2013 et devraient atteindre 51 milliards en 2030, selon Euromonitor International.

Un produit sécuritaire? Oui et non.

A priori, l’e-cigarette est moins dangereuse que le tabac. Contrairement à sa version traditionnelle, elle ne requiert aucune combustion. Elle ne produit donc aucun des produits toxiques qui en proviennent, comme le goudron ou le monoxyde de carbone. Cela dit, personne ne peut garantir l’innocuité de toutes les e-cigarettes. D’abord, ces appareils sont trop récents pour connaître leurs effets à long terme. Ensuite, les modèles d’e-cigarettes varient beaucoup de l’un à l’autre puisqu’aucune norme n’encadre leur fabrication. Certaines contiennent du plastique ou d’autres matériaux qui deviennent toxiques lorsqu’ils sont chauffés. Plusieurs émettent aussi des métaux lourds et des composés carcinogènes, même si en bien moindre quantité que le tabac. La pile de certaines e-cigarettes fait aussi parfois défaut, entraînant une explosion. La composition des e-liquides n’est pas plus contrôlée et leur étiquetage peut être trompeur. Certains d’entre eux sont annoncés sans nicotine alors qu’ils en contiennent. Enfin, mentionnons que ceux qui ne fument pas ne gagnent rien à vapoter. D’une part, en aspirant autre chose que de l’air, ils risquent de nuire à leur santé. D’autre part, s’ils utilisent une e-cigarette avec de la nicotine, ils développeront probablement une forte dépendance à celle-ci.

Un soutien à la cessation… pour certains

Il semblerait que la majorité des vapoteurs adoptent la cigarette électronique en vue d’arrêter de fumer du tabac. Personne ne sait toutefois réellement à quel point ils y arrivent, surtout à long terme. Sur les forums de discussion, des centaines de vapoteurs jurent que la cigarette électronique les a aidés à se débarrasser au moins partiellement du tabac. Même s’il n’existe aucune ligne directrice, certains médecins recommandent désormais cet appareil aux gros fumeurs qui souhaitent cesser de fumer, mais en sont incapables. Par contre, pour l’instant, les études sérieuses sur l’arrêt tabagique peinent à confirmer que le vapotage est plus efficace que les autres thérapies de remplacement de la nicotine dans l’arrêt tabagique.

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Une passerelle vers le tabagisme?

La venue de la cigarette électronique pourrait jouer favorablement sur la perception sociale du tabagisme et des produits du tabac et, donc, augmenter le nombre de fumeurs. Aujourd’hui, l’usage du tabac est interdit dans presque tous les lieux publics fermés et il est généralement mal vu de fumer. Cependant, les e-cigarettes sont annoncées avec des publicités « style de vie » qui associent ce produit à une façon de vivre sportive ou pleine de « liberté ». Ces publicités pourraient amener le public à s’intéresser aux e-cigarettes, « renormaliser » l’acte de fumer et entraîner une hausse du tabagisme, surtout si les vapoteurs deviennent de plus en plus visibles dans les médias et les lieux publics.

Le retour des cigarettiers

C’est le cigarettier américain Imperial Tobacco qui commercialise la marque la plus vendue de cigarettes électroniques, Blu (autrefois propriété de Lorillard). British American Tobacco vend la Vype; Philip Morris, NuMark. Bref, toutes les grandes compagnies de tabac sont désormais présentes dans ce marché. Cela en inquiète plusieurs, étant donné l’indifférence des cigarettiers pour la santé publique et leurs importants budgets de marketing. Il ne faut pas oublier non plus que ces compagnies cotées à la bourse doivent assurer des ventes sans cesse croissantes. De leur point de vue, faire la promotion des cigarettes électroniques uniquement comme outil de cessation est peu rentable, voire contreproductif.

Inquiétant marketing

Les publicités d’e-cigarettes font appel à des célébrités, des images sexy ou l’idée de la liberté. Cela ressemble à s’y méprendre aux publicités « style de vie » qui, il y a quelques années, associaient les produits traditionnels du tabac à des styles de vie sportif ou aisé. Les pubs pour les vapoteuses pourraient être considérées comme une promotion indirecte des produits du tabac, ce qui est illégal au Québec. Ces publicités laissent aussi craindre le comarquage (co-branding) : la vente d’e-cigarettes aux couleurs et au nom des cigarettes traditionnelles (comme le fait Philip Morris avec sa marque MarkTen). Le comarquage pourrait indirectement publiciser les produits du tabac traditionnels et inciter la population à en consommer. Il y a plus. Les fabricants de vapoteuses proposent déjà des e-cigarettes qui jouent de la musique Supersmoker Bluetooth ou qui promettent de l’énergie Get Vapes. Au Québec, les boutiques Vape Shop proposent même des cartes de fidélité! Enfin, sur une soixantaine de sites Web qui vendaient des e-cigarettes, 95 % présentaient des allégations de santé implicites ou explicites, rapportent la chercheuse Rachel Grana et son équipe dans Circulation. Au Canada, la Loi sur le tabac interdit ce genre d’allégation.

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Les publicités pour les e-cigarettes (à droite) ressemblent fort aux publicités d’antan pour les produits du tabac traditionnel.

La « culture du vapotage »

Certains ne vapotent pas en vue de cesser de fumer, mais par plaisir. La preuve : les vape meets, des soirées où usagers et vendeurs d’e-cigarettes réalisent des trucs avec leurs vapoteuses ou montrent les modifications apportées à leurs appareils. Bref, la vapoteuse est aussi une mode. Même Elle Québec la décrit comme « le dernier accessoire tendance aperçu durant la New York Fashion Week. »

Attrayante pour les jeunes

Les vapoteuses semblent bien moins nocives que le tabac traditionnel, mais elles resteront probablement toujours plus dangereuses que de l’air pur. Or, la Société canadienne du cancer – Division du Québec a dévoilé l’été dernier que 8,5 % des élèves de 6e année, et plus d’un tiers des étudiants du secondaire, avaient déjà utilisé cet appareil (voir l’article en page 14). Les fabricants d’e-cigarettes jouent un rôle dans cet engouement. Aux États-Unis, par exemple, plusieurs d’entre eux conçoivent des campagnes de promotion ciblant les jeunes, comme l’a constaté une étude de représentants au Congrès américain. Par exemple, ils commanditent des événements qui attirent les jeunes, comme des concerts rock.

Enfin, les saveurs de certains e-liquides rappellent celles des petits cigares aromatisés. Elles sont donc tout aussi susceptibles que les petits cigares d’attirer les jeunes (voir l’article en page 7). Il existerait plus de 7000 arômes pour les cigarettes électroniques, dont gâteau au fromage et chocolat crémeux.

Que dit la loi?

De plus en plus de voix – incluant celles des municipalités, des directions de santé publique et les groupes de santé – réclament un encadrement minimal pour l’e-cigarette. Au Canada, seules les e-cigarettes avec nicotine sont encadrées par la Loi sur les aliments et drogues. En gros, Santé Canada doit les approuver avant que celles-ci soient vendues sur le marché. Néanmoins, alors que Santé Canada n’en a approuvé aucune, on en trouve facilement dans toutes les grandes villes du pays ainsi que sur Internet. Au Québec, plusieurs réclament que toutes les e-cigarettes (avec et sans nicotine) soient assujetties à la Loi sur le tabac du Québec. Cela interdirait notamment la vente de ces appareils aux mineurs ainsi que leur usage dans les lieux publics. À la fin de l’été, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié un document de réflexion en vue de la rencontre, en octobre, des pays signataires de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. L’organisme recommande que l’e-cigarette soit soumise à la fois aux réglementations des produits du tabac et à celles des médicaments. Cela va plus loin que les demandes des groupes de santé québécois.

Anick Perreault-Labelle