« La baisse de taxe de 1994 fut la pire défaite de la santé publique du dernier quart de siècle »

Par Pierre Croteau

Avant de quitter, le 31 août dernier, son poste de coordonnateur de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, un organisme qu’il a mis sur pied avec Heidi Rathjen en 1996, Louis Gauvin a accepté d’ajouter sa touche à une rétrospective de la lutte québécoise contre le tabagisme qu’Info-tabac a entamée l’an dernier, en recueillant les témoignages d’anciens ministres (Clifford Lincoln et Jean Rochon puis Philippe Couillard).

Avec le recul que donne l’expérience, Louis Gauvin juge que l’année 1994 en est une à marquer d’une pierre noire dans l’histoire de la santé publique au pays, quand on sait à quel point le tabagisme abrège la vie et détériore la santé d’une véritable masse de gens.

Une dure leçon

À l’hiver 1994, alors que la vente de cigarettes au marché noir prospérait, le gouvernement fédéral canadien et celui du Québec ont cédé devant les procédés à peine clandestins des cigarettiers et exaucé le vœoeu des marchands en abaissant radicalement les taxes sur le tabac.  Le gouvernement ontarien, qui prônait une taxe contre la fausse exportation de cigarettes aux États-Unis a vite suivi, débordé par la contrebande interprovinciale.

Résultat de cette baisse de taxe: le tabac, dont la contrebande de l’époque menaçait d’effacer le lent mais précieux recul du tabagisme, « a recruté de nouveaux adeptes, particulièrement chez les adolescents », rappelle Louis Gauvin.  Nombre des nouveaux prisonniers alors faits par la cigarette légale ne se sont pas encore libérés de leur chaîne 15 ans plus tard et vont payer ou paient de leur santé leur dépendance.

Au Québec, à coups de petites réaugmentations de taxes sur le tabac entre février 1995 et décembre 2003 (la plus récente hausse), et à force d’appliquer divers programmes et politiques, notamment pour aider les fumeurs à réussir leur sevrage, la proportion de la population qui fume a descendu pour atteindre le creux actuel.  Pour Louis Gauvin, la société doit cependant tirer une leçon de ce qui est arrivé : les gains sont fragiles.

En 2009 comme en 1994, face à la contrebande, des marchands réclament une baisse des charges fiscales contre le tabac.

Des effets vers les causes

Louis Gauvin n’a pas toujours été un spécialiste du contrôle du tabac.  Son parcours personnel dans la lutte antitaba­gique est à l’image de l’itinéraire de la société québécoise dans son ensemble, au fil du dernier quart de siècle.  D’une ère de bravoure individuelle et d’initiatives privées, plus ou moins mal accueil­lies, pour protéger les non-fumeurs contre la fumée secondaire, ou pour inciter des fumeurs à cesser leur auto-intoxication, le Québec est progressivement entré dans la lutte systématique et collective contre le tabagisme.  Avec la disparition finale en 2003 des commandites d’événements sportifs ou artistiques, puis l’élimination en 2008 des étalages de produits du tabac dans les points de vente, la société s’efforce désormais de neutraliser le marketing du tabac.

C’est en 1984 que Louis Gauvin a commencé à apporter sa contribution à la lutte contre le tabagisme, une époque où se démenaient déjà des hommes comme feu le pasteur Erwin Morosoli, l’un des fondateurs du Conseil québécois sur le tabac et la santé (CQTS) en 1976.  Linguiste et pédagogue de formation, enseignant de métier, Louis Gauvin fut chargé par une direction de santé communautaire (DSC), celle de la Richelieu-Yamaska, d’aider des fumeurs à cesser de fumer.  Un CLSC de Châteauguay, également en Montérégie, venait d’obtenir de Santé Canada des fonds pour mettre sur pied un projet-pilote d’aide à l’abandon tabagique.  « Le programme, qui existe toujours, s’appelait Vivre mieux sans fumée, et son responsable de l’époque était Mario Bujold, l’actuel directeur du CQTS ».  L’approche mise au point à Châteauguay allait être reprise ici et là.  Gauvin était d’autant plus confiant en la valeur de la méthode qu’il se l’était lui-même appliquée, avec succès.

Épauler des fumeurs tentant de rompre avec leur dépendance, c’est ce que faisait Gauvin en juin 1986, quand l’Assemblée nationale vota, à l’unanimité, la Loi sur la protection des non-fumeurs dans certains lieux publics, qu’avait pilotée le ministre québécois de l’Environnement, Clifford Lincoln.

« Avec la loi Lincoln, il y eut des demandes de CLSC, de municipalités, d’entreprises privées pour implanter des politiques de sensibilisation » aux méfaits du tabagisme actif et passif.  « Il fallait faire de tout, car à la grandeur du Québec, nous n’étions qu’une demi-douzaine de personnes employées à temps plein dans le domaine.»  Pour sa part, Gauvin faisait des tournées d’écoles en Montérégie.  En parallèle, à titre de président du comité sur le tabagisme des DSC de tout le Québec, il s’efforçait aussi de favoriser les échanges entre spécialistes de l’aide à l’arrêt tabagique, en un temps où le psychopharmacologue californien Murray Jarvik (1923-2008) n’avait pas encore inventé le timbre de nicotine (voir note 1).

Jouer sur la bonne patinoire

La montée de la contrebande au début des années 1990 puis la triste capitulation fiscale des gouvernements québécois et fédéral en février 1994 (ratifiée après coup par les parlementaires, toutes couleurs politiques confondues) allaient cependant forcer Louis Gauvin et la Société canadienne du cancer (SCC), alors dirigée au Québec par Nicole Magnan et conseillée par Maurice Gingues, à s’interroger lucidement sur la portée de leurs actions.

Aux yeux de Louis Gauvin, les organismes philanthropiques faisaient au Québec un travail considérable et nécessaire en matière d’éducation ou de sensibilisation du public, face au tabagisme actif ou passif, « mais nous n’étions pas de la partie qui se jouait en parallèle sur le front de la vente et de la promotion du tabac ».  La SCC avait même été la seule organisation caritative au Québec à s’opposer ouvertement à la baisse de la taxe face au marché noir.

Au Canada, un organisme comme l’Association pour les droits des non-fumeurs, dirigée par le redoutable Garfield Mahood, talonnait les pouvoirs publics, y compris locaux, pour qu’ils agissent en aval des problèmes, c’est-à-dire dans le marketing du tabac, dès les années 1970.  Autres sources d’inspiration et d’encouragement pour le militant Louis Gauvin du milieu des années 1990 (…et encore maintenant) : le Dr Marcel Boulanger et le Dr Fernand Turcotte, deux professeurs de médecine en guerre contre le tabac, l’un de l’Université de Montréal, et l’autre de l’Université Laval, à Québec.  Le premier préside aujourd’hui le Conseil québécois sur le tabac et la santé, lequel s’est lancé en 1998 dans un long recours collectif d’ex-fumeurs contre l’industrie de la cigarette.  Le deuxième conseille les vigilants Médecins pour un Canada sans fumée.

À partir de février 1996, une Coalition québécoise pour le contrôle du tabac (CQCT) allait venir en renfort, quand Gauvin eut tissé une alliance de promoteurs de la santé publique au Québec et recruté une jeune ingénieure québécoise aguerrie par une longue et fructueuse campagne pour le contrôle des armes à feu au Canada, Heidi Rathjen.

L’entrée en scène de la CQCT avec sa plate-forme de revendications allait d’autant mieux tomber que les élus du peuple, à Québec autant qu’à Ottawa, cherchaient à rattraper le terrain perdu dans la lutte contre le tabagisme, et que des contre-offensives législatives se préparaient dans les ministères, lesquelles allaient donner la loi Dingwall au Parlement fédéral en 1997 et la loi Rochon à l’Assemblée nationale en 1998, lois toutes deux baptisées Loi sur le tabac.

La loi québécoise a été amendée et améliorée en 2005, du temps de Philippe Couillard, après que le ministre de la Santé ait fait un rapport sur sa mise en œuvre, une obligation faite au ministre par une disposition de la Loi elle-même (article 77).  « J’ai posé la question au Canada et à l’étranger, et il semble que le Québec soit unique dans l’obligation qu’il fait à son ministre de la Santé de faire rapport en vue d’une révision de la Loi [sur le tabac] », souligne un Louis Gauvin admiratif.

Dans la mise à jour de la Loi prévue en 2010, la CQCT souhaite que les fabricants soient forcés d’offrir les produits dans des emballages neutres, comme le prescrit l’Organisation mondiale de la santé (voir note 2).

Le monde de Louis Gauvin

La CQCT sera désormais codirigée par Heidi Rathjen, qui a été la directrice des campagnes de l’organisme depuis sa fondation, et par Flory Doucas, jusqu’à récemment la porte-parole québécoise des Médecins pour un Canada sans fumée.

Bien qu’à la retraite, Louis Gauvin, qui est né en 1943, n’a pas forcément fini de prêter main-forte au mouvement mondial contre le tabac et au renforcement de son action.  L’un des persuasifs promoteurs de conférences internationales francophones pour le contrôle du tabac, dont la première fut tenue à Montréal en 2002 et la deuxième à Paris en 2005, le Québécois n’est pas étranger non plus aux préparatifs d’une troisième conférence, laquelle doit se tenir à Niamey, au Niger, en septembre 2010.

Note 1 :  Ce n’est qu’en 1992 que ce premier produit de désaccoutumance au tabac a été autorisé aux États-Unis, et d’abord sur ordonnance médicale.

Note 2 :  Sujet d’un article à la une du numéro 77 d’Info-tabac.