Les saveurs des produits de vapotage : un risque sous-estimé pour la santé pulmonaire
Septembre 2025 - No 175

Les arômes dans les produits de vapotage sont-ils aussi inoffensifs qu’ils le semblent? Info-tabac s’est entretenu avec le professeur Mathieu Morissette de l’Université Laval après la parution d’une nouvelle étude qui soulève des inquiétudes quant à l’impact des saveurs sur la santé pulmonaire : leurs molécules pourraient déclencher des réactions de sensibilisation respiratoire.
Malgré l’interdiction des saveurs dans les liquides de vapotage, des arômes alimentaires sont offerts dans plusieurs points de vente. Ces additifs, normalement ajoutés à des produits comestibles, sont approuvés par Santé Canada pour l’ingestion, mais ne font l’objet d’aucune approbation pour ce qui est de leur inhalation. Il s’agit donc d’une composante supplémentaire des liquides de vapotage pouvant avoir des effets sur la santé, au moment où les recherches sur le sujet ne sont pas suffisamment étoffées.
Une nouvelle étude parue dans la revue American Journal of Physiology s’est intéressée à la question. « On connaît mal l’impact des saveurs sur la santé pulmonaire », explique le professeur Morissette. Certaines substances sont toxiques. Or, « ce n’est pas toujours une question de dommages directs, mais plutôt de la manière dont notre système immunitaire perçoit ces molécules », précise l’expert. En effet, certaines substances, bien que non toxiques, peuvent être identifiées à tort comme étant des menaces par notre organisme, et déclenchent donc une réponse immunitaire.
C’est le cas de nombreux allergènes, comme ceux que renferment les crèmes cosmétiques parfumées. Des molécules comme le citral, qui produit une odeur de citron ou de lime, sont connues pour provoquer des réactions cutanées chez certaines personnes. « Ces mêmes molécules se retrouvent dans les liquides de vapotage », souligne le chercheur. « La seule différence, c’est qu’au lieu d’être appliquées sur la peau, elles sont inhalées. »
Des molécules bien connues, mais mal comprises
L’équipe de recherche a d’abord recensé les molécules de saveur retrouvées le plus couramment dans les produits de vapotage, en identifiant celles qui sont reconnues comme sensibilisantes. Parmi elles, l’équipe a retrouvé la cannelle, les agrumes, la vanille (non sensibilisante, mais très utilisée) et la noix de coco. Ces composés ont ensuite été testés sur des cellules dendritiques (des cellules du système immunitaire), en laboratoire (in vitro) et chez la souris (in vivo).
Les cellules dendritiques : des sentinelles
Pourquoi s’intéresser aux cellules dendritiques? « Ce sont nos sentinelles immunitaires », explique le professeur Morissette. Ces cellules jouent un rôle clé dans la détection des menaces et l’activation de la réponse immunitaire. Lorsqu’elles captent des dommages ou des substances étrangères, elles présentent ces éléments au reste du système immunitaire, ce qui peut déclencher une réaction.
Dans le contexte du vapotage, l’étude a montré que certaines molécules de saveur peuvent activer ces cellules, ce qui laisse craindre un risque de sensibilisation respiratoire. « On voulait voir s’il y avait des indices cellulaires qui pourraient indiquer une initiation de réponse immunitaire dans les poumons », vient préciser le chercheur.
Une preuve de concept, mais un signal d’alarme
Les études sur le sujet ne font que commencer. « Mais c’est une preuve de concept solide : certaines molécules de saveur, connues pour leur potentiel sensibilisant, peuvent activer les cellules dendritiques, autant en laboratoire que dans des modèles animaux », souligne le professeur Morissette.
Cette activation entraînerait, chez certaines personnes sensibles, une réponse de sensibilisation respiratoire, aux conséquences qui pourraient s’avérer sérieuses, telles qu’une pneumonie d’hypersensibilité ou de l’asthme. Une fois que s’est déclenchée la sensibilisation à un antigène (allergène), il est très difficile de renverser le processus, surtout si l’exposition se poursuit, comme lors de la consommation continue de produits de vapotage renfermant des saveurs.
Une incertitude préoccupante
Ce qui inquiète le plus est l’absence de précédent. « On n’a pas de référent historique pour la sensibilisation pulmonaire aux saveurs. On ne sait pas comment ça va évoluer », indique le chercheur. Il souligne que des cas cliniques commencent à se produire chez des personnes présentant des symptômes respiratoires sans cause évidente, mais qui vapotent régulièrement et se retrouvent à l’hôpital. « Il y a des indices, des cas signalés, mais on ne sait pas encore exactement quelles molécules sont responsables ni qui est à risque. »
Un message clair pour les jeunes
Quand on lui demande quel message il aimerait transmettre aux jeunes, le professeur Morissette est clair : « Restez loin des saveurs. » L’utilisation des produits de vapotage sans arômes est rare, car ils sont peu attirants. Mais l’absence de goût signifie aussi l’absence de molécules potentiellement sensibilisantes et donc une diminution du risque.
Le chercheur met aussi le public en garde contre l’illusion de sécurité : « Ce n’est pas parce qu’une saveur est légale qu’elle est sécuritaire. » Cet avertissement arrive au moment où les produits renfermant à la fois de la nicotine, des arômes et des extraits de cannabis connaissent une popularité croissante. Mais il demeure que les effets à long terme de cette combinaison restent en grande partie inconnus.
La seule saveur toujours permise au Québec dans les produits de vapotage est celle du tabac, ce qui s’avère une bonne façon de diminuer l’attrait du vapotage chez les jeunes et moins jeunes. La saveur de tabac est artificielle et non naturelle. Mais qu’elle soit naturelle ou non, cette saveur de tabac ajoutée aux liquides demeure néfaste. Le problème est qu’il s’agit d’un mélange de plusieurs molécules qui, une fois combinées, simulent la saveur de tabac. Il n’y a pas de recette unique pour obtenir cette saveur précise. Une compagnie de produits de vapotage peut donc ajouter une touche de vanille ou un autre arôme à son mélange pour le rendre plus agréable et attirant. Ainsi la composition moins recherchée par les utilisateur·rice·s évolue pour devenir plus attrayante, ce qui peut les exposer à davantage de molécules sensibilisantes ou de composants n’ayant jamais été étudiés dont les effets demeurent par conséquent inconnus. Idéalement, pour la santé des poumons, la saveur de tabac devrait aussi être interdite. C’est pourquoi certaines autorités, comme les Pays-Bas, instaurent une liste limitée des additifs que peuvent contenir les liquides de vapotage. Dans sa proposition de règlement sur les saveurs de 2021, qui semble avoir été reléguée aux oubliettes, Santé Canada préconisait cette approche, mais l’accompagnait d’une liste moins restrictive qui exemptait notamment les saveurs de menthe et menthol.
Le vapotage : un risque invisible, mais bien réel
Même dans un contexte relativement sain, nos poumons sont constamment exposés à des agressions. Et bien qu’ils soient très efficaces pour se défendre, ils ne peuvent pas tout combattre indéfiniment. Le vapotage, comme le tabagisme, fait subir un stress supplémentaire à ces organes.
« Tout ce qui n’est pas de l’air pur endommage nos poumons », rappelle le professeur Morissette.
Et si les effets ne sont pas toujours immédiats, ils s’accumulent avec le temps. Le chercheur souligne que, comme c’est le cas pour la cigarette, les dommages peuvent rester invisibles pendant des années avant de devenir symptomatiques.
Caroline Normandin, Ph. D.



