Cesser de fumer avec son employeur

Sur les chantiers de construction, pas moins de 34 % des travailleurs fument. Un nouveau programme de Santé Canada s’attaque à cette problématique, en collaboration avec la compagnie de construction EllisDon et la Société canadienne du cancer.

Santé Canada vient d’annoncer un programme mené en collaboration avec la Société canadienne du cancer (SCC) et l’entreprise ontarienne EllisDon, qui soutiendra les ouvriers de la construction dans leur démarche de cesser de fumer. Une excellente nouvelle pour le cabinet Tobacco Endgame et d’autres groupes de lutte contre le tabagisme, qui revendiquent notamment l’implantation de services de soutien à l’arrêt du tabac sur les lieux de travail.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 45 000 Canadiens meurent d’une maladie liée au tabac par année. Parmi les secteurs économiques les plus touchés par le tabagisme se trouvent notamment ceux de la construction (34 %,), du transport (29 %) et de l’extraction minière, gazière et pétrolière (29 %). D’où la nécessité d’implanter des programmes de soutien à l’arrêt tabagique dans le plus de lieux possible, dont les entreprises et les chantiers de construction.

La lutte contre le tabac dans le milieu de la construction

Ainsi, un travailleur de la construction sur trois fume. Comment expliquer une telle prévalence? La réponse se trouve, entre autres, dans la banalisation du tabagisme sur les chantiers et dans le fait que l’interdiction de fumer est peu généralisée dans les métiers extérieurs, selon Anna Maddison, conseillère principale des relations avec les médias au service de Santé Canada et de l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC). Par conséquent, beaucoup de travailleurs fument où bon leur semble et exposent leurs collègues à la fumée secondaire. La santé de tout un chacun s’en trouve alors affectée.

Cette réalité a notamment poussé Santé publique Ottawa (SPO), entre 2014 et 2016, à travailler avec 25 compagnies de construction afin d’implanter un programme de soutien à la cessation tabagique qui comprenait notamment des consultations de groupes et une thérapie de remplacement de la nicotine (TRN). Un sondage auprès des 62 participants montre que 34 % d’entre eux étaient non-fumeurs après six mois et que 45 % avaient réduit leur consommation de tabac. C’est d’ailleurs sur ce projet pilote réussi que le nouveau programme de Santé Canada s’appuie. Quelle est la particularité de ce dernier? Selon Karen B. Kuzmich, MPH, spécialiste principale des initiatives stratégiques pour la prévention du cancer à la SCC, « le projet est unique en ce sens que notre équipe d’intervention apporte des ressources de renoncement au tabac directement sur les chantiers de construction, augmentant ainsi l’accès au programme, la connaissance des travailleurs sur les outils de cessation tabagique existants, tout comme les tentatives d’arrêt du tabac. De plus, elle travaille de concert avec les chefs de chantier afin de planifier quand, où et comment les ouvriers peuvent prendre part à l’initiative. » Ainsi, comme l’explique John Atkinson, directeur, Prévention du cancer et lutte contre le tabagisme à la SCC, « les interventions sont adaptées à la réalité de chaque chantier. »

Le programme sera d’abord offert sur quelques chantiers d’EllisDon situés en Ontario (Ottawa, Toronto, Kingston) et en Alberta (Calgary, Edmonton). Il s’étendra ensuite à d’autres chantiers de la compagnie partout au pays, et ce, au cours des trois prochaines années. Le but? Réduire la prévalence du tabagisme dans ce milieu où il est très élevé et, ce faisant, améliorer la santé des ouvriers, diminuer leur exposition  à la fumée secondaire et, peut-être, contribuer à réduire les inégalités sociales de santé. Aussi, une telle initiative contribue à atteindre l’objectif de la stratégie canadienne de faire passer le taux de tabagisme canadien à moins de 5 % d’ici 2035, un objectif s’inscrivant dans le cadre de la Stratégie canadienne sur le tabac, lancée en 2018. Finalement, le programme vise à inciter d’autres entreprises à adopter des initiatives semblables. Une « contagion » souhaitable puisque cesser de fumer au travail comporte de nombreux avantages, tant pour les employés fumeurs et non-fumeurs que pour les employeurs.

Les avantages de cesser de fumer en entreprise

Parmi les avantages les plus notoires se trouvent les suivants. Premièrement, les milieux de travail permettent de joindre un grand nombre de fumeurs sur une base quotidienne et offrent un lieu stimulant pour arrêter de fumer (ex. : soutien des collègues). Deuxièmement, améliorer la santé et la qualité de vie des travailleurs n’est pas anodin puisque ces derniers constituent le plus grand atout d’une entreprise… surtout en ces temps de pénurie de main-d’œuvre! Troisièmement, la cessation tabagique en milieu de travail permet d’augmenter la productivité d’une entreprise, car un employé qui ne prend pas de pauses pour aller fumer ou qui ne s’absente pas en raison d’une maladie liée au tabagisme est forcément plus efficace. Finalement, cela permet aux entreprises d’épargner. En effet, le Conference Board du Canada estime que chaque employé qui fume coûte annuellement près de 4000 $ à une entreprise, en raison de l’accroissement de l’absentéisme, de la baisse de la productivité ainsi que de l’achat, de l’entretien et du nettoyage des zones fumeurs extérieures.

D’autres initiatives de cessation tabagique en entreprise

Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux programmes aident les travailleurs à abandonner le tabac, en plus du projet de Santé Canada et d’EllisDon. Par exemple, au Québec, les ouvriers de la construction ont majoritairement accès au programme Construire en santé, qui inclut, entre autres, des consultations téléphoniques gratuites avec une infirmière, 24/7, afin d’obtenir des conseils et du soutien à l’arrêt tabagique. Également, certaines entreprises prennent « le mégot par les cornes » et créent leur propre programme. Un bon exemple est l’entreprise Conteneurs KRT de Rivière-du-Loup qui, chaque année, s’engage à verser 1000 $ à tout employé réussissant à arrêter de fumer. Une initiative que l’employeur, Martin Ouellet, arrime avec le Défi J’arrête, j’y gagne!, le concours de soutien à l’arrêt tabagique bien connu. Ainsi, depuis 2017, cinq travailleurs de Conteneurs KRT ont cessé de fumer pour de bon. Preuve que l’argent est une bonne source de motivation! « Une chose est sûre, affirme l’employeur, tous les participants sont fiers d’avoir cessé de fumer et sont reconnaissants d’être en meilleure santé. »

La réaction et les revendications des groupes de santé

Les groupes de santé et de lutte contre le tabagisme tels que le Cabinet Tobacco Endgame, applaudissent bien sûr la mise en place de tels programmes dans les entreprises canadiennes. Le hic? Ces derniers dépendent encore trop souvent de la bonne volonté des employeurs et ne sont pas encore assez répandus. C’est pourquoi les groupes de santé et d’abandon du tabac souhaitent que les gouvernements implantent et financent des programmes de soutien à l’arrêt tabagique de manière durable et systématique dans tous les milieux de travail. Certes, l’implantation de ce type de programmes implique un certain investissement. De l’argent toutefois bien investi quand on tient compte des coûts directs et indirects du tabagisme sur l’ensemble de l’économie et de la société canadienne.

Catherine Courchesne