Assemblée générale annuelle : Imasco n’a rien à cacher…

Par Francis Thompson

Quand les militants antitabac rencontrent des représentants des cigarettiers, que ce soit lors de débats publics, de procès, ou d’audiences publiques, ils se posent inévitablement des questions sur la psychologie des hauts dirigeants de l’industrie.

Faut-il être d’un cynisme inébranlable pour gagner sa vie à profiter de la dépendance des fumeurs accrochés et de l’immaturité des adolescents ? Ou suffit-il de ne pas penser trop à ce que l’on fait, de s’envelopper de belles phrases creuses sur la « liberté de choix » et le « danger du paternalisme en matière de santé publique » pour dormir la conscience tranquille ?

Les relationnistes de l’industrie, en tout cas, sont en général extrêmement gentils avec les lobbyistes des organismes de santé, un peu comme s’ils voulaient qu’on leur confirme que la « guerre du tabac » n’est en fait qu’un jeu pour amuser la galerie et que les chefs de file des deux côtés sont des professionnels des relations publiques qui pourraient tout aussi bien représenter l’industrie porcine et les écologistes ou Hydro-Québec et les autochtones.

Mais qu’en est-il des vraies têtes dirigeantes ? C’est avec cette question en tête que j’ai assisté le 1er mai à l’assemblée annuelle d’Imasco, le gigantesque holding qui contrôle Imperial Tobacco et détient les deux tiers du marché de la cigarette manufacturée au pays.

Il n’y avait rien de clandestin à ma présence : je me suis inscrit tout bonnement à la table de presse. Ma carte d’affaire avec la mention « Mensuel de mobilisation pour un Québec sans tabac » n’a pas fait broncher l’employée qui notait les noms. J’accompagnais François Damphousse de l’Association pour les droits des non-fumeurs, et nous avons été salués bien gentiment tant par Michel Descôteaux, le directeur des affaires publiques d’Imperial Tobacco, que par un de leurs nombreux avocats, Me Simon Potter.

Purdy Crawford, le président du conseil d’Imasco, m’a même serré la main, me prenant vraisemblablement pour un actionnaire.

Pour mettre les véritables actionnaires bien à leur aise, une grande salle de l’hôtel Windsor était consacrée au café, aux grignotines, et aux activités des différentes filiales d’Imasco. Pharmaprix vend des produits de beauté et des médicaments; Canada Trust vend des produits financiers; et Imperial Tobacco, à en juger par les différents stands, vend des commandites !

En effet, en plein milieu de la salle, on exposait une voiture de Jacques Villeneuve du temps où le pilote remportait des courses de formule Indy au nom des cigarettes Player’s. Les Arts du Maurier, la Fondation Mode Matinée et le tennis étaient aussi bien en évidence avec chacun leur kiosque. Je n’ai vu aucune mention directe des cigarettes, comme si on ne voulait pas troubler cette très honorable assemblée.

D’ailleurs, on ne fumait à peu près pas pendant la réception; pendant l’assemblée à proprement parler, aucune cigarette en évidence.

Responsabilité sociale

Les élections d’administrateurs et de vérificateurs se sont déroulées en quelques minutes, dans une belle chorégraphie de mises en nominations, de remerciements et d’applaudissements.

M. Crawford, qui n’est plus impliqué dans la gestion quotidienne des affaires du holding et qui a les bajoues un peu rouges du elder statesman à la retraite, a consacré presque tout son discours aux activités charitables d’Imasco. Les nombreux dons de la société sont en fait des investissements, a-t-il noté. Sauf que les dividendes que récolte Imasco prendraient la forme non pas d’influence politique et d’acceptabilité sociale, mais plutôt de « renforcement du tissu social. »

D’ailleurs, a affirmé M. Crawford, depuis qu’il s’est retiré de la gérance, il prend de plus en plus conscience de l’importance pour tout bon citoyen corporatif d’être à la hauteur de ses responsabilités sociales. Aucun rire dans la salle.

Brian Levitt, le pdg d’Imasco, a ensuite dressé un portrait fort rose de la situation financière du holding. La valeur totale des actions d’Imasco atteint maintenant 7,7 milliards $ – deux fois plus qu’il y a cinq ans – grâce à une montée boursière assez spectaculaire depuis quelques années.

Malheureusement, selon M. Levitt, le succès phénoménal d’Imasco et en particulier d’Imperial n’a pas été bien reçu par l’ensemble de l’opinion publique. On oublie qu’Imperial Tobacco génère huit fois plus de taxes (3,1 milliards $, d’après M. Levitt) qu’il ne verse de profits à Imasco.

Pourtant, M. Levitt prétend que les mesures contenues dans la loi C-71 n’empêcheront pas Imperial de poursuivre sa courbe ascendante.

Comme pour démontrer que le poste de pdg exige aussi un grand talent de comédien, M. Levitt a ensuite félicité le pdg de la filiale Hardee’s Food Systems de son « excellent travail » – un travail qui a valu à la chaîne de restauration américaine d’être vendue, quelques jours avant l’assemblée annuelle d’Imasco !

Comme quoi il faut peut-être avoir un côté passablement cynique et être en même temps capable de se laisser bercer par les rituels quasi religieux de la vie corporative pour être un bon dirigeant de compagnie de tabac. Ou peut-être passe-t-on du cynisme à l’auto-hypnose à mesure qu’on vieillit…