La légalisation du cannabis : des données préliminaires mitigées

La légalisation du cannabis au Canada soulève de nombreuses craintes, dont une augmentation de la prévalence du cannabisme chez les jeunes ou des conséquences néfastes sur la consommation de tabac. Ces craintes sont-elles fondées ou non?

Depuis le 17 octobre 2018, les Québécois peuvent se procurer du cannabis récréatif dans l’une des 12 succursales de la Société québécoise du cannabis.

Une Enquête canadienne sur le cannabis (ECC) et un rapport récent des services de sécurité publique du Colorado (où le cannabis récréatif est légal depuis 2014) offrent quelques éclairages sur la question, bien que leurs conclusions soient à traiter avec prudence en raison d’un manque de données avant la commercialisation, du défi que représente l’application des lois et d’une stigmatisation sociale décroissante du cannabisme. En effet, une diminution de la stigmatisation pourrait inciter davantage d’individus à signaler leur consommation. Conséquemment, ce sont plutôt les versions ultérieures de ces deux documents qui permettront de crier au loup ou de crier victoire.

L’Enquête canadienne sur le cannabis : un premier pas

Environ 13 000 Canadiens (hommes et femmes) âgés de 16 ans et plus ont répondu à l’Enquête canadienne sur le cannabis de 2018, offrant ainsi des données sur leurs connaissances, leurs attitudes et leurs comportements à l’égard du cannabisme. Recueillies à l’été 2018 (avant l’entrée en vigueur de la nouvelle législation le 17 octobre), ces données ont été comparées avec celles de l’Enquête de 2017, afin d’évaluer l’incidence de la légalisation à venir. Comparées aux données d’enquêtes post-législatives, elles permettront d’appuyer l’élaboration de projets politiques et éducatifs, ainsi que d’apaiser ou non les craintes liées à la légalisation. Voici d’ailleurs, crainte par crainte, les faits saillants de l’ECC.

Santé

Dans le domaine de la santé, les principales craintes sont de voir une augmentation de la prévalence du cannabisme et du risque, pour le consommateur, de développer des maladies ou une dépendance. Des inquiétudes particulièrement partagées au sein de certains groupes de santé luttant contre le tabagisme, dont le Conseil québécois sur le tabac et la santé et l’Association pulmonaire du Québec, puisque les études démontrent que le cannabis et le tabac sont souvent consommés de manière conjointe, et qu’ils rendent tous deux leurs consommateurs susceptibles de développer des maladies pulmonaires ou une dépendance, voire les deux.

L’ECC se fait cependant rassurante. En effet, la consommation de cannabis au cours des 12 derniers mois est demeurée la même qu’en 2017, et ce, chez l’ensemble des groupes d’âge. Également, bien que la majorité des répondants aient indiqué qu’une consommation occasionnelle de cannabis présente un risque nul ou léger (au contraire d’un risque modéré ou élevé pour le tabac), 82 % croient qu’une consommation régulière de cannabis peut engendrer une dépendance. Des données laissant sous-entendre que les Canadiens sont conscients, au moins en partie, de la dangerosité du cannabis… et du tabac!

Jeunes

Une deuxième crainte liée à la légalisation concerne les jeunes d’âge scolaire et leur éducation : ces derniers s’initieront-ils plus tôt au cannabisme et cela-t-il aura des répercussions sur leurs études (abandon scolaire, diplomation, etc.)? Selon l’ECC, l’âge moyen de l’initiation au cannabis n’a pas changé de 2017 à 2018, et tourne autour de 18 ans. De plus, 53 % des étudiants ont dit ne pas avoir consommé de cannabis pour ressentir ses effets psychotropes avant ou pendant les heures de classe, un pourcentage inchangé par rapport à 2017. Les futures enquêtes permettront toutefois de mieux évaluer la situation.

Criminalité

Une troisième crainte est que la nouvelle législation ne réussisse pas à enrayer le marché noir. L’ECC s’est donc intéressée aux sources possibles d’obtention du cannabis, à la suite de la légalisation. La majorité des répondants (68 %) ont dit qu’ils envisageraient d’utiliser une source autorisée (ex. : boutique physique ou en ligne), contre 5 % qui s’approvisionneraient auprès d’une source illégale. Les autres répondants ont dit qu’ils le feraient plutôt à même leur propre culture ou par l’entremise d’une connaissance.

Conduite

Finalement, une autre crainte est de voir la légalisation entraîner une hausse des accidents de la route causés par des conducteurs sous l’influence du cannabis. Ces inquiétudes paraissent justifiées, car même si 81 % des répondants croient que la consommation de cannabis affecte la conduite, 39 % ont indiqué avoir pris le volant dans les deux heures après en avoir consommé. Il semblerait donc nécessaire d’investir dans des campagnes de sensibilisation sur cette question, d’appliquer la loi, de sanctionner en raison de facultés affaiblies et de développer des outils efficaces pour mesurer le taux d’intoxication au cannabis.

L’encadrement du cannabis chez les jeunes Québécois, un dossier à suivre

En décembre 2018, le gouvernement caquiste déposait un projet de loi faisant passer l’âge minimal requis pour l’achat et la possession de cannabis à 21 ans. Une des raisons évoquées était la protection des jeunes. Pourtant, la majorité des experts en santé publique s’entendent pour dire que cette hausse de l’âge légal empêchera plutôt les jeunes d’avoir accès à des produits contrôlés. De plus, elle enverra le faux message suivant : que le cannabis est pire que le tabac et l’alcool, qu’ils peuvent acheter à 18 ans… D’ailleurs, dans certains États américains, l’âge minimal légal pour se procurer ces trois substances est le même, soit 21 ans. Cela est considérée comme complémentaire aux programmes d’éducation et de prévention destinés aux jeunes.

À ce propos, le ministère de la Santé et des Services sociaux publiait en octobre 2018 un document sur la planification des actions préventives vis-à-vis l’alcool, le cannabis et les autres drogues en milieu scolaire. Inspiré principalement des travaux du référent ÉKIP, ledit document a pour objectif d’aider les intervenants scolaires à offrir des activités de prévention permettant de développer, chez les jeunes, des facteurs de protection contre le cannabisme, de retarder l’âge d’initiation, et de réduire les risques liés à la consommation. Le document comprend de nombreuses informations, dont des connaissances à prioriser et des pratiques de prévention à éviter.

Légalisation du cannabis au Colorado : une avalanche de répercussions négatives?

Alors que le Canada vient à peine de légaliser le cannabis, l’État américain du Colorado l’a fait il y a cinq ans. Un rapport des services de sécurité publique du Colorado, paru en octobre 2018 et intitulé Impact de la légalisation de la marijuana (notre traduction), permet d’ailleurs de jeter un regard plus objectif sur les données de l’ECC, et plus avisé sur les craintes.

Santé

Côté santé, quelques points chauds. En effet, bien que l’âge minimal légal pour consommer du cannabis au Colorado soit 21 ans, le rapport indique que le nombre d’adultes de 18 ans et plus qui l’ont fait dans les 30 derniers jours est resté stable pendant quelques années avant d’augmenter de manière statistiquement significative, passant de 13,5 % en 2016 à 15,5 % en 2017. Également, alors que le nombre d’hospitalisations en raison d’expositions possibles au cannabis est en hausse, la perception du risque lié à une consommation occasionnelle (une fois par mois) est en baisse.

Jeunes

Ici, les chiffres sont encourageants. Tout d’abord, la proportion d’élèves du secondaire du Colorado ayant déclaré avoir consommé du cannabis dans les 30 derniers jours est restée stable entre 2005 (22,7 %) et 2017 (19,4 %), c’est-à-dire sans changement statistiquement significatif. Ensuite, la proportion d’étudiants qui ont essayé cette drogue avant l’âge de 13 ans est passée de 9,2 % à 6,5 %. De plus, la consommation d’alcool et de cigarettes a affiché une tendance à la baisse… tout comme le taux d’abandon scolaire.

Criminalité

Malheureusement, plusieurs résultats suggèrent une croissance du marché noir. Plus précisément, les poursuites judiciaires impliquant le crime organisé ont presque triplé en cinq ans. Celles-ci portaient notamment sur la fabrication, la distribution et la possession de cannabis dans l’intention de vendre. De plus, le cannabis cultivé illégalement sur des terres publiques a connu une augmentation de 73 %. Toutefois, bien que les arrestations de simples citoyens pour production de cannabis dépassant la quantité légale aient augmenté de 51 %, celles pour possession ont baissé d’un peu plus de la moitié.

Conduite

En ce qui concerne les usagers de la route, les arrestations pour conduite avec facultés affaiblies ont diminué de 2014 à 2017, mais celles attribuées au cannabis (avec ou sans alcool et autres drogues) sont passées de 12 à 15 %. Il est toutefois important de noter que ces résultats s’expliquent probablement, du moins en partie, par l’augmentation du nombre d’agents de la paix formés pour déterminer si les facultés affaiblies au volant sont dues à des drogues autres que l’alcool. Quoi qu’il en soit, le nombre de conducteurs impliqués dans des collisions mortelles ayant dépassé le taux légal de THC est passé de 52 en 2016 à 35 en 2017.

En somme, les conclusions du rapport, tout comme celles de l’ECC, sont pour le moins mitigées. Impossible de savoir, donc, à quel point il y a lieu ou non de s’inquiéter… Les données des rapports et des enquêtes à venir permettront sûrement de mieux répondre à cette question.

Catherine Courchesne