Le vapotage, point de mire du Forum sur le contrôle du tabac et du vapotage

Légalisés en 2018 par le Canada, les produits du vapotage marquent un nouveau chapitre dans la lutte contre le tabagisme. Ils changent la donne, autant par l’attirance qu’ils exercent auprès des jeunes que par leur effet encore incertain sur la santé publique.

L’usage des cigarettes électroniques a été au cœur du Forum sur le contrôle du tabac et du vapotage diffusé en ligne en fin septembre par l’Association canadienne de santé publique. Beaucoup de conférenciers ont traité du vapotage chez les adolescents et les jeunes adultes, même si certains ont abordé d’autres sujets, comme les inégalités sociales en matière de santé.

Une grande réalisation et un grand échec de la santé publique

Quelques conférenciers ont rappelé que la lutte contre le tabagisme est à la fois l’une des plus grandes réalisations de la santé publique et l’un de ses plus grands échecs. « Le taux de tabagisme au Canada, qui était d’environ 50 % au milieu des années 1960, est maintenant de 13 %, annonce Rob Cunningham, analyste principal des politiques à Société canadienne du cancer. Plus de 60 ans après les débuts du combat contre le tabagisme, le problème n’est cependant pas encore réglé. Il y a encore 4,6 millions de Canadiens qui fument et environ 45 000 d’entre eux en meurent chaque année. »

À cette triste réalité s’ajoute depuis quelques années l’usage des produits de vapotage. Plus de la moitié des conférences ont porté sur cette nouvelle génération de produits qui ne brûlent pas de tabac, mais qui chauffent plutôt un liquide à vapoter afin de produire un aérosol généralement aromatisé et nicotiné.

Le marché du vapotage, déjà à la hausse, est appelé à doubler

La vente de produits de vapotage est en forte croissance constate Robert Nugent, gestionnaire à la Veille économique de la Direction de la lutte au tabagisme de Santé Canada, sur la base de données obtenues auprès d’Euromonitor International et de Nielsen Canada. Ce marché, évalué à 1,36 G$ en 2019, devrait encore doubler d’ici 2024. Cette forte croissance devrait surtout provenir des ventes dans les dépanneurs et les stations-service. Ces canaux de distribution ont gagné en importance depuis 2018, avec l’adoption de la Loi sur le tabac et les produits de vapotage du Canada qui a légalisé la vente de produits de vapotage contenant de la nicotine.

Les dépanneurs et les stations-service vendent surtout des systèmes de vapotage « fermés », c’est-à-dire des cigarettes électroniques (commercialisées principalement par les grands cigarettiers) qui chauffent des liquides à vapoter contenus dans des capsules scellées à usage unique. À l’inverse, les systèmes « ouverts » sont généralement vendus dans des boutiques de produits de vapotage et munis d’un réservoir pour liquide à vapoter remplissable à volonté.

Liquides à vapoter : la plus grande part du marché

À l’heure actuelle, c’est la vente de liquides à vapoter qui soutient le marché. En 2019, 90 % des 100 millions d’unités de liquides à vapoter vendues contenaient de la nicotine. De plus, 70 % d’entre elles étaient composées de sels de nicotine. Ces sels, d’abord vendus seulement par la compagnie JUUL Labs, sont plus en plus courants sur le marché, explique Robert Nugent.

De surcroît, quelque 3000 saveurs de liquide à vapoter ont été commercialisées au Canada l’an dernier, dont les deux tiers étaient des saveurs de fruits. Enfin, mentionnons que JUUL, Imperial Tobacco Canada (ITC) et Japan Tobacco International (JTI) ont fortement réduit le coût de leur trousse de départ entre 2018 et 2019. Le prix de la trousse vendue par ITC a dégringolé de 45 $ à 10 $ et celui de JUUL, a chuté d’environ 65 $ à 40 $. Sans compter que le prix de certaines trousses a continué à descendre depuis!

Le phénomène préoccupant des jeunes vapoteurs

Un bon nombre de conférenciers ont décortiqué le phénomène du vapotage chez les jeunes. Entre 2017 et 2019, la proportion de Canadiens de 16 à 19 ans qui avaient vapoté au cours des 30 derniers jours a plus que doublé, passant de 6 % à 15 %, comme l’a rappelé David Hammond, spécialiste de la prévention des maladies chroniques et professeur à l’École de santé publique et de systèmes de santé à l’Université de Waterloo. En revanche, pendant la même période, ce taux est passé d’à peine 2,3 % à 2,9 % chez les 25 ans et plus…

L’Amérique du Nord, mauvaise élève

Bien que le vapotage chez les 16 à 19 ans soit en hausse dans plusieurs pays, David Hammond et son équipe ont démontré que cette tendance est particulièrement vraie au Canada et aux États-Unis, si on les compare à l’Angleterre.

En 2019, que ce soit en vapotant ou en fumant, environ 21 % des jeunes de 16 à 19 ans ont consommé de la nicotine au cours des 30 derniers jours, qu’ils soient Canadiens, Américains ou Anglais. Aussi, quelle que soit leur origine, ils ont été proportionnellement plus nombreux à vapoter qu’en 2018, alors qu’ils ont été moins nombreux à fumer.

Néanmoins, en points de pourcentage, l’augmentation du nombre de jeunes vapoteurs a été plus forte en Amérique du Nord qu’en Angleterre, tandis que la diminution du nombre de jeunes fumeurs y a été plus faible. Ainsi, la consommation de nicotine augmente proportionnellement de façon plus rapide chez les Nord-Américains de 16 à 19 ans que chez les Anglais du même âge. Le Canada et les États-Unis affichent aussi la plus forte hausse de jeunes adultes ayant vapoté plus de 20 jours au cours du dernier mois, ce qui suggère un accroissement de leur dépendance.

David Hammond attribue le meilleur score britannique à la législation de ce pays régissant les produits de vapotage, qui est plus sévère. Plus concrètement, la concentration de nicotine dans les liquides à vapoter est limitée à 20 mg/ml en Angleterre, alors qu’elle peut atteindre 66 mg/ml au Canada. De leur côté, les fabricants argumentent que de fortes doses de nicotine sont nécessaires pour aider les fumeurs à se libérer du tabac. « Si c’est vrai, c’est à eux de le démontrer », affirme David Hammond. Notons tout de même que les chercheurs concluant à l’efficacité des cigarettes électroniques comme soutien à la cessation tabagique utilisent souvent une concentration de moins de 20 mg/ml.

Quelles populations cibler pour réduire le tabagisme?

D’autres ateliers et conférences se sont penchés sur les inégalités sociales en matière de santé. En effet, les stratégies de lutte contre le tabac ciblent de plus en plus souvent des sous-groupes défavorisés sur le plan socioéconomique qui comptent une grande proportion de fumeurs. Les communautés autochtones, métisses et inuites, par exemple, cumulent à la fois un taux de tabagisme dépassant les 30 % ainsi que de nombreux désavantages socioéconomiques auxquels il faut s’attaquer.

Cependant, les inégalités socioéconomiques et les fortes prévalences tabagiques ne sont pas toujours corrélées, rappelle Cynthia Callard, directrice de Médecins pour un Canada sans fumée. À preuve, moins de 10 % des immigrantes établies au Canada fument, même si leur statut socioéconomique est souvent peu enviable. À l’inverse, on retrouve environ 30 % de fumeurs chez les travailleurs des secteurs de la machinerie, du transport et de la construction, alors qu’ils jouissent d’un bon rang social.

« Si l’on veut que le Canada atteigne un taux de tabagisme de 5 % d’ici 2035, nous devons aussi tenir compte du nombre de personnes que nos interventions toucheront. » – Cynthia Callard, directrice générale de Médecins pour un Canada sans fumée

Mentionnons également que le taux de tabagisme d’une population donnée n’explicite en rien le nombre de personnes qui fument, rappelle Cynthia Callard. Ainsi, même si les Autochtones sont beaucoup plus susceptibles de fumer que les autres Canadiens, la majorité des fumeurs ne sont pas autochtones. En somme, au-delà des inégalités sociales en matière de santé, « il faut tenir compte du nombre des personnes qui seront touchées par une intervention donnée si l’on veut atteindre un taux de tabagisme canadien de 5 % d’ici 2035 », conclut Mme Callard.

Une personne qui fume est plus qu’un fumeur

La Dre Smita Pakhale travaille quotidiennement avec des personnes défavorisées qui fument. Cette chercheuse œuvre à Ottawa, au centre de recherche communautaire The Bridge. Le centre accueille des Autochtones, des toxicomanes, des personnes sans-abri ou en situation d’instabilité résidentielle, « des populations dont le taux de tabagisme atteint 96 %! », annonce la Dre Pakhale. Ce qui distingue le Bridge, « c’est son approche de développement collaboratif avec les personnes traitées et la réelle concertation que nous établissons avec eux », ajoute-t-elle.

L’un de ses projets, PROMPT, est une recherche participative de six mois portant sur le traitement de la dépendance au tabac. Ce projet a été mené en collaboration avec des personnes toxicomanes ou en situation d’instabilité résidentielle. Ces personnes ont participé au recrutement des 80 participants de l’étude, assuré un suivi mensuel auprès d’eux et codirigé les cours qui leur étaient offerts sur toutes sortes de sujets (littéracie financière, cuisine, arts, hépatite C, etc.). Les 80 participants ont aussi eu accès à une infirmière deux fois par semaine pour obtenir des réponses à leurs questions et des thérapies de remplacement de la nicotine.

Les résultats sont surprenants : en moyenne, les participants ont diminué de 20 à 7 le nombre de cigarettes qu’ils fument quotidiennement, et 9 % d’entre eux ont cessé de fumer ou de consommer de la drogue. Aussi, pas moins de 30 % des participants ont signalé des améliorations dans leur vie, tels une réunification avec leur famille, un gain de poids bénéfique ou un retour au travail.

Malgré les nombreux défis que présente le tabagisme, il est possible de juguler cette épidémie. Afin que la lutte contre le tabagisme devienne réellement l’une des plus grandes réalisations de la santé publique, toutefois, il faudra certainement assurer un soutien accru aux populations comptant les plus hauts taux de fumeurs, et réclamer un meilleur encadrement des produits du vapotage.

Anick Labelle