Le vapotage et la santé mentale : une relation à double sens

Santé mentale et vapotage s'entrecroisent

Une méta-analyse révèle une relation bidirectionnelle entre le vapotage et la dépression. Ses résultats soulignent l’importance d’aborder la dépendance à la nicotine selon une perspective intégrée, qui tient compte des inégalités sociales et des enjeux de santé mentale.

Une nouvelle méta-analyse publiée dans Nicotine & Tobacco Research s’est penchée sur la corrélation entre les effets du vapotage et la santé mentale. Selon cette synthèse de 27 études menées auprès de plus de 1,6 million de sujets, l’usage de la vapoteuse et la dépression entretiennent une relation bidirectionnelle. En d’autres termes, vapoter augmente le risque de souffrir de dépression… et la dépression augmente la probabilité de vapoter.

  • Les personnes qui vapotent actuellement présentent presque deux fois plus de risques de souffrir de dépression que celles qui n’ont jamais vapoté (RC : 1,96)*.
  • Par ailleurs, les personnes vivant avec la dépression sont plus susceptibles d’utiliser la vapoteuse dans un rapport de 36 % (RC : 1,36).
  • Les associations sont encore plus fortes chez les adultes et chez les personnes qui combinent le vapotage et le tabac combustible (soit un double usage).
L’hypothèse de l’automédication… et ses limites

Chez certaines personnes, notamment pendant l’adolescence et le début de la vie adulte, la cigarette électronique peut être perçue comme une stratégie pour « gérer » des symptômes dépressifs ou d’anxiété. Mais la recherche montre que cette stratégie engendre un cercle vicieux : la nicotine peut perturber la sérotonine, dérégler la dopamine, nuire au sommeil et, à long terme, aggraver les symptômes dépressifs.

À cela s’ajoutent d’autres substances présentes dans les aérosols de vapotage, comme certains métaux lourds, qui pourraient aussi jouer un rôle dans les troubles de santé mentale.

La dépendance à la nicotine : un « moindre mal »?

Toutefois, la nicotine demeure une substance qui crée une forte dépendance et agit directement sur le cerveau, sans compter tous ses effets sur la santé physique, déjà bien documentés. Les données de la méta-analyse montrent qu’elle est associée à un risque accru de dépression, ce qui rappelle que son usage n’est pas sans conséquences pour la santé mentale.

Adoptant une approche de réduction des méfaits, certain·es· profesionnel·le·s de la santé peuvent être tentés de proposer la vapoteuse comme solution de rechange au tabac, même si cet usage comporte des risques. Aussi, ce n’est pas le point de vue qu’énonce le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs dans ses nouvelles lignes directrices, soit ses Recommandations sur les interventions de cessation tabagique pour les adultes au Canada. L’arrêt complet de la nicotine, qu’elle provienne du tabac ou du vapotage, reste l’option la plus favorable pour la santé à long terme.

Les inégalités sociales en matière de santé : un double fardeau

Les résultats de la méta-analyse rappellent que la relation entre le vapotage et la dépression ne peut être comprise sans tenir compte des inégalités sociales liées à la santé. Les personnes vivant dans des contextes de précarité économique, d’instabilité résidentielle ou de discrimination sont plus exposées à divers facteurs de stress qui augmentent le risque de troubles de santé mentale. Ces mêmes conditions favorisent également l’initiation et le maintien d’une dépendance à la nicotine, qu’il s’agisse du vapotage ou du tabagisme.

Ainsi, les inégalités sociales et les troubles de santé mentale s’entrecroisent et s’entretiennent mutuellement. La dépression peut compromettre la réussite scolaire ou professionnelle, ce qui accentue la vulnérabilité socioéconomique. À l’inverse, la précarité peut accroître la probabilité de développer des symptômes de dépression et de recourir à la nicotine comme stratégie de gestion des troubles anxieux ou dépressifs. Ce phénomène déclenche un cercle vicieux difficile à briser, où les déterminants sociaux et les troubles de santé mentale interagissent de façon complexe.

Dans ce contexte, le vapotage ne doit pas être interprété comme une seule dépendance, mais comme le reflet d’environnements sociaux et économiques inéquitables. Les données montrent que les personnes déjà confrontées à des désavantages cumulent plus souvent les risques : elles sont à la fois plus susceptibles de vivre avec un trouble de santé mentale et plus exposées à la dépendance à la nicotine.

Pour les spécialistes de la santé, un tel état de fait révèle l’importance d’adopter des approches intégrées :

  • Le dépistage et l’accompagnement : inclure systématiquement l’usage de la cigarette électronique dans les évaluations de santé mentale.
  • Un soutien adapté : offrir des interventions de cessation qui tiennent compte des réalités sociales et économiques propres aux bénéficiaires.
Un message de santé publique des plus explicites

Cette méta-analyse livre un message important : le vapotage n’est pas une solution aux troubles de santé mentale. Au contraire, il risque de les amplifier. Selon l’étude, chez les personnes qui fument, la vapoteuse pourrait représenter une étape de transition vers l’arrêt complet du tabac. Mais pour les jeunes et les personnes qui ne fument pas, elle constitue une porte d’entrée vers la dépendance et la dépression.

On invite donc les spécialistes de la santé à :

  • dépister l’usage de la cigarette électronique chez les personnes vivant avec la dépression;
  • intégrer la santé mentale dans les programmes de cessation tabagique et de vapotage;
  • rappeler que la meilleure option pour la santé, physique et mentale, reste l’arrêt complet.

En somme, la lutte contre le vapotage et la dépression doit s’inscrire dans une vision plus large d’équité sociale et de réduction des inégalités, afin de briser le double fardeau qui pèse sur les populations les plus vulnérables.

Caroline Normandin, Ph. D.


*Le RC, ou rapport de cotes, est une mesure statistique souvent utilisée en épidémiologie. Elle permet de mettre en évidence la force d’association entre des facteurs de risque et des résultats cliniques. Si le RC est égal à 1, le facteur de risque n’a pas eu d’effets sur les résultats cliniques. Si le RC est inférieur à 1, le facteur de risque est faiblement associé aux résultats cliniques. Et si le RC est supérieur à 1, le facteur de risque est grandement associé aux résultats cliniques.