Le Québec en route pour 10 % de fumeurs d’ici 2025

La mise à jour du Plan québécois de lutte contre le tabagisme était attendue depuis plus de 10 ans. L’attente en a toutefois valu la peine, puisque la Stratégie pour un Québec sans tabac 2020-2025 est ambitieuse, novatrice et exhaustive.

Le tabagisme « est une problématique aux effets dévastateurs qui touche l’ensemble de la société québécoise », écrit le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, dans l’introduction à la Stratégie. Non seulement le tabac engendre-t-il des coûts de 2,5 G$, mais il tue aussi quelque 13 000 Québécois chaque année, ce qui représente près de 20 % de tous les décès dans la province.

Sans un sérieux coup de barre, cette situation pourrait perdurer. En effet, selon l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2019, la prévalence tabagique au Québec atteint 17 %, alors que les produits de vapotage ont envahi le marché et séduisent un nombre grandissant de jeunes. La Stratégie pour un Québec sans tabac 2020-2025, annoncée en pleine crise de COVID-19, à la fin mai, fait suite au Plan québécois de lutte contre le tabagisme 2006-2010. Ce nouveau document, qui arrive à point, vise une prévalence tabagique de 10 % d’ici cinq ans, ce qui reprend la cible fixée en 2016 par la Politique gouvernementale de prévention en santé.

Une nouvelle étape

Au fil de ses 50 pages, la Stratégie propose quatre axes d’intervention, quatre fondements transversaux et 24 mesures. Celles-ci abordent la dénormalisation du tabagisme, la prévention du tabagisme et du vapotage, le soutien à l’abandon du tabac ainsi que la protection contre la fumée secondaire et tertiaire. De plus, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) s’engage à suivre la progression de ces mesures.

La Stratégie traite aussi des inégalités sociales de santé et des communautés des Premières nations et Inuit, tout comme elle invite le gouvernement à se mobiliser, de concert avec plusieurs milieux, dont ceux de la santé et des services sociaux, de la finance, de l’éducation et du travail.

Une Stratégie bien accueillie

De manière générale, la Stratégie est bien accueillie par les directions de santé publique interviewées par Info-tabac. « C’est un tout très cohérent, qui n’oublie aucune pièce, et dont l’horizon de court terme nous oblige à agir rapidement, autant d’un point de vue régional que national », commente le Dr Laurent Marcoux, médecin-conseil à la Direction régionale de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière. Pour le Dr Marcoux, qui a participé à l’élaboration de la Stratégie, il faut maintenant promouvoir celle-ci régionalement, auprès des établissements de santé et de services sociaux et des partenaires de la santé publique. « Nous devons leur présenter les tenants et les aboutissants de la Stratégie afin de faciliter leur adhésion à son déploiement », dit-il.

« Il est réjouissant de voir du mouvement dans ce dossier », renchérit Chantale Cusson, adjointe à la directrice de santé publique au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue. Cette Stratégie « est l’occasion de rafraîchir nos plans d’action et de renforcer nos collaborations avec nos partenaires communautaires, ajoute sa collègue, Laurane Gagnon, responsable de la lutte contre le tabagisme. Elle pourrait aussi nous inspirer à soutenir de nouvelles initiatives. »

 

1. Viser la racine du problème en réglementant davantage l’industrie

Le premier axe de la Stratégie – la dénormalisation du tabagisme – examine de plus près l’industrie du tabac, qu’il s’agisse des manufacturiers, des distributeurs ou des points de vente. L’objectif des mesures proposées est de s’attaquer à la racine du problème en rendant le tabac moins acceptable, moins désirable et moins accessible.

Une politique de prix

Cet axe recommande notamment de hausser le prix des produits du tabac et de formuler une politique de prix afin de contrecarrer certaines des tactiques de l’industrie. On le sait : accroître la taxe spécifique sur le tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour lutter contre le tabagisme. Pourtant, celle du Québec n’a pas augmenté depuis 2014. Par ailleurs, lorsque la taxe sur le tabac est haussée, au Canada, par exemple, les cigarettiers minimisent l’effet de cette mesure en ajustant leurs prix afin de segmenter le marché. En gros, ils limitent le prix de leurs marques bon marché, afin de garder leur clientèle… tout en gonflant celui de leurs marques de luxe, afin de maintenir leurs profits. Le phénomène est désormais bien connu et se produit à travers le monde. Une politique de prix permettrait de contrer ces tactiques en légiférant sur le coût des produits du tabac.

Des commerces mieux réglementés

Les mesures de dénormalisation de la Stratégie touchent aussi les commerces qui vendent des produits du tabac. Ainsi, le Québec pourrait exiger que ceux-ci se procurent un permis tarifé, comme c’est déjà le cas dans de nombreuses villes et provinces canadiennes. Une autre mesure recommandée est la réduction du nombre de ces points de vente, par exemple, autour des écoles ou dans les quartiers défavorisés. Cette dernière mesure pourrait être mise en œuvre grâce à des règlements d’urbanisme ou de zonage.

2. Une prévention élargie

Le deuxième axe de la Stratégie s’attarde à la prévention du tabagisme et du vapotage chez les jeunes. Il élargit la définition des jeunes, qui ont désormais de 12 à 24 ans, et non plus de 12 à 17 ans. Car si l’initiation au tabagisme se produit encore, en moyenne, à l’âge de 13 ans, les données montrent que celle-ci peut survenir lors du passage à l’âge adulte. C’est aussi à ce moment, parfois, qu’un fumeur occasionnel devient un fumeur quotidien.

Écoles secondaires, cégeps et universités sans fumée

Les six mesures de cet axe consistent notamment à soutenir les établissements collégiaux et universitaires qui mettent en œuvre une politique d’environnement sans fumée, tel que l’exige la Loi concernant la lutte contre le tabagisme.

La Stratégie propose aussi que les établissements secondaires adoptent une politique semblable afin de renforcer les règles de non-usage du tabac sur leur terrain et de s’assurer qu’elles sont pleinement respectées par les élèves et le personnel. « On croit que le réseau scolaire accueillera bien ces mesures, puisque les écoles exprimaient déjà des préoccupations au sujet du vapotage chez les jeunes et sollicitaient notre collaboration dans ce dossier », indique Laurane Gagnon de l’Abitibi-Témiscamingue.

Moins de scènes de tabac à l’écran

Une autre recommandation s’arrime aux dernières données probantes en abordant les images de tabac auxquelles la télévision, le cinéma et les jeux vidéo exposent les jeunes. De fait, des scènes de tabagisme apparaissent dans environ la moitié des films destinés aux mineurs. Celles-ci « auraient une influence non négligeable sur les jeunes et contribueraient à leur initiation au tabac [alors même qu’elles] ne sont pas considérées comme une forme de publicité », note la Stratégie. Les scènes de tabagisme dans les jeux vidéo seraient tout aussi préoccupantes. C’est pourquoi la Stratégie suggère « d’explorer la faisabilité d’adopter et de mettre en œuvre des mesures visant à réduire cette exposition ».

3. Favoriser l’abandon du tabac

Le troisième axe de la Stratégie souhaite favoriser le renoncement des fumeurs au tabac. Parmi les huit mesures recommandées, mentionnons celle d’ajouter du contenu sur la cessation tabagique à la formation des étudiants en santé, ou de le renforcer. L’objectif : que ces futurs professionnels de la santé intègrent le plus tôt possible ces compétences dans leur pratique et qu’ils soient plus complémentaires dans leurs interventions auprès des personnes faisant usage du tabac. Des formations continues pourraient aussi être offertes aux intervenants en abandon du tabac qui sont déjà en poste, particulièrement à propos des clientèles spécifiques comme les adolescents, les personnes aux prises avec un trouble de santé mentale ou un trouble de toxicomanie.

Enfin, la Stratégie conseille de mieux guider les établissements de santé qui systématisent leurs interventions auprès des patients fumeurs. Un groupe de soutien pourrait les aider à identifier et à implanter les interventions les plus efficaces pour :

  • vérifier le statut tabagique des usagers;
  • soulager les symptômes de sevrage des fumeurs;
  • offrir un soutien et un suivi à ceux qui le souhaitent;
  • les diriger vers les services d’abandon du tabagisme.

« La concertation sera à l’ordre du jour lorsque viendra le temps d’instaurer ces mesures dans le réseau, dit Véronique Therrien, répondante du dossier du tabac au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale. Nous souhaitons travailler à partir des bonnes pratiques déjà en place. »

4. Davantage d’espaces sans fumée

Le quatrième et dernier axe de la Stratégie se penche sur la protection contre la fumée secondaire et tertiaire. Les quatre mesures comprennent notamment la création d’immeubles sans fumée. Une ressource pourrait être créée à cette fin, dans le but de conseiller les locataires et les propriétaires. On pourrait aussi ajouter une clause aux baux de location standards. La Stratégie recommande également d’envisager la création de nouveaux espaces publics sans fumée, comme les lieux de festivals ou les plages.

Réduire les inégalités sociales de santé

À ces quatre axes d’intervention, la Stratégie ajoute quatre fondements transversaux qui, au fil des axes, mettent en relief les inégalités sociales de santé, les clientèles spécifiques, la concertation et la mobilisation des acteurs ainsi que les données probantes et les meilleures pratiques.

C’est bien connu : certains sous-groupes sont particulièrement vulnérables au tabagisme. Ainsi, alors que 17,5 % des Québécois fument, le pourcentage augmente à 22 % chez les jeunes de 18 à 34 ans et à environ 30 % chez les adultes les plus défavorisés ou aux prises avec un problème de santé mentale.

Pour corriger ces inégalités, la Stratégie suggère notamment d’inclure les groupes vulnérables dans la planification des interventions qui les ciblent. Un meilleur accès aux thérapies de remplacement de la nicotine est aussi préconisé, afin que ces médicaments soient remboursés plus d’une fois par année, pendant de plus longues périodes ou à de plus fortes doses, au besoin, pour assurer le succès du traitement. La Stratégie recommande également d’augmenter la flexibilité et l’adaptabilité des services de soutien à l’abandon en les rendant accessibles à l’extérieur des milieux de soins, notamment dans les centres d’éducation aux adultes, les milieux de travail et les organismes communautaires.

Un travail coordonné

Enfin, la Stratégie définit avec soin tous ceux qui seront appelés à collaborer à la mise en œuvre des mesures qu’elle met de l’avant. On y trouve évidemment le MSSS, chargé de la coordination et du suivi de ce vaste projet, mais aussi les établissements de santé, les ordres professionnels, le ministère des Finances, l’Institut national de santé publique du Québec et la Régie de l’assurance maladie du Québec, parmi d’autres. Le succès de la Stratégie repose en grande partie sur ce travail de concertation intersectoriel, estime le Dr Laurent Marcoux. « Il sera plus facile d’atteindre nos objectifs si, en plus de mener des actions en prévention et en cessation tabagique, on procède simultanément à augmenter le prix des produits du tabac ou à rendre ces derniers moins accessibles », précise-t-il.

En attente d’un plan d’action

Attendue depuis une dizaine d’années, la Stratégie donne donc un nouvel élan à la lutte contre le tabagisme en tenant compte des réalités d’aujourd’hui. Parmi les 24 mesures qu’elle propose, celles qui seront retenues dépendront d’études à venir sur leur faisabilité, leurs modalités d’application et leurs effets possibles. Le travail est donc loin d’être terminé! « Il nous faut un plan d’action solide et des budgets conséquents pour que tout cela devienne une réalité, surtout en temps de pandémie », insiste le Dr Alain Poirier, directeur de la santé publique par intérim du CIUSSS de l’Estrie. Plusieurs autres intervenants ont mentionné le besoin de fonds supplémentaires pour concrétiser cette Stratégie, d’autant plus que les produits du vapotage complexifient grandement les actions. Or, comme le rappelle la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, le budget du MSSS dédié à la lutte contre le tabagisme oscille autour de 20 M$ depuis 2002 (ou de 30 M$ si on inclut le remboursement des thérapies de remplacement de la nicotine).

Ce qui est certain, c’est que les ministères, les agences gouvernementales et leurs partenaires devront s’atteler à l’actualisation de leurs plans d’action et s’organiser pour collaborer encore plus étroitement. En effet, il faudra que tous poussent à la roue si le Québec veut voir son taux de tabagisme descendre sous les 10 % d’ici 2025 et réduire les coûts humains et financiers causés par cette « problématique aux effets dévastateurs qui touche l’ensemble de la société ».

Anick Labelle