La lutte contre le tabac s’intensifie en France

En matière de lutte contre le tabagisme, le Québec est nettement en avance sur la France, même si celle-ci a mis en œuvre plusieurs initiatives intéressantes.

Imaginez un pays industrialisé dont le taux de tabagisme est presque deux fois plus élevé que celui du Québec et où les commerces vendent impunément du tabac à des mineurs alors que la loi l’interdit. Telle est la situation… en France. Afin de trouver des solutions à ce drame, le 12e Congrès de la Société Francophone de Tabacologie (CSFT) a réuni à Montpellier en novembre 2018 quelques centaines de tabacologues (les spécialistes français de la cessation tabagique), des fonctionnaires et des experts en santé publique. De nombreux sujets ont été abordés lors de cette rencontre, dont le soutien à la cessation tabagique chez les femmes qui allaitent, chez les ouvriers ou chez les prisonniers, la formation des professionnels de la santé et la cigarette électronique. Au fil des présentations, Info-tabac a découvert que, si les Français voient le Québec comme un modèle de lutte contre le tabagisme, certaines initiatives françaises pourraient aussi inspirer le Québec.

L’avance de longue date du Québec

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que le taux de tabagisme est de 18 % au Québec, celui de la France atteint 32 %. En France, la prévalence tabagique a toutefois chuté de 3 % depuis 2016. Cela représente un million de fumeurs en moins, comme l’ont souligné plusieurs conférenciers au CSFT. « Cette baisse est due à trois mesures qui ont convergé en 2016-2017 : le lancement du premier Moi(s) sans tabac, l’entrée en vigueur de l’emballage neutre et les hausses successives du prix d’un paquet de cigarettes qu’il atteingne 10 euros en 2020 (environ 15 $ CA) », explique Catherine Bernard, chargée de mission Santé à la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives du ministère de la Santé et des Solidarités. Une quatrième mesure entraînera aussi des effets : depuis le 1er janvier, les thérapies de remplacement de la nicotine sont remboursées à hauteur de 65 %, comme tout autre médicament prescrit.

Malgré ces mesures, les décrets, circulaires et lois réglementant le tabac en France sont généralement moins complets que la Loi concernant la lutte contre le tabagisme du Québec. Par exemple, au Québec, la vente des produits du tabac aux moins de 18 ans est interdite depuis 1998. En France, cette interdiction n’a été adoptée qu’en 2003 et ne visait alors que les moins de 16 ans. Ce n’est qu’en 2009 qu’elle a été étendue aux moins de 18 ans. De plus, dans l’Hexagone, aucun inspecteur ni client mystère ne vérifie si cette interdiction est respectée, comme l’a expliqué aux congressistes le Dr Xavier Elharrar, pneumologue au Centre Hospitalier Intercommunal Aix-Pertuis. Résultat : en 10 ans, un seul commerce a été condamné pour la vente de tabac à un mineur. Au Québec, au contraire, uniquement en 2017, près de 300 détaillants ont reçu une amende pour ce type d’infraction. Ainsi, au Québec, la proportion des points de vente se conformant à la loi a grimpé au fil des ans, passant de 29 % en 1996 à 79 %, en 2015. « Le rapport coût-efficacité des inspections réalisées avec des clients mystères est très favorable, du point de vue de la santé publique », a conclu le Dr Elharrar. Si des mesures de ce type sont nécessaires, elles sont toutefois « probablement insuffisantes » pour prévenir la vente de tabac aux mineurs, selon l’Institut national de santé publique du Québec. En effet, celles-ci doivent absolument être accompagnées d’interventions législatives, fiscales, éducatives, médiatiques et communautaires cohérentes qui affecteront l’acceptabilité sociale du tabac et son usage par les adultes.

En France, les vendeurs de tabac sont très visibles de la rue, tandis que fumer sur les terrasses est encore permis.

Une pratique française : former les commerçants

Malgré cette avance du Québec, on trouve en France certaines initiatives intéressantes, comme une formation obligatoire pour les buralistes. En France, les buralistes sont les seuls commerçants autorisés par l’État à vendre du tabac en magasin. En effet, le gouvernement, qui possède le monopole de cette distribution au détail, la confie par contrat aux buralistes. Si ces derniers sont des partenaires de l’État, ils entretiennent malgré tout des liens serrés avec les cigarettiers, à l’image de plusieurs autres associations commerciales, comme l’Association québécoise des dépanneurs en alimentation.

En France, leurs formations initiale et continue sont données par des organismes accrédités. Ces formations ont d’abord seulement abordé la vente des produits du tabac. Depuis 2017, elles traitent aussi de certains règlements de santé publique et des méfaits du tabac. Toutefois, « ce volet ne suffit pas à faire comprendre le sens des politiques de santé, estime Catherine Bernard. Par exemple, on n’explique  pas aux buralistes pourquoi il est interdit de vendre du tabac aux mineurs ni en quoi cela les concerne. » Un groupe de travail a donc été chargé de revoir le tout. « Pour que les commerçants saisissent bien les enjeux de santé, on veut notamment leur expliquer pourquoi on réglemente la vente de tabac plutôt que de l’interdire, pourquoi les campagnes de sensibilisation à elles seules ne suffisent pas à prévenir le tabagisme et comment l’usage du tabac représente un coût net pour l’État, contrairement à ce que croient plusieurs », précise Mme Bernard.

Un fonds de lutte financé par l’industrie

En 2017, la France a également mis en œuvre une mesure réclamée de longue date par les groupes de santé d’ici : un fonds de lutte contre le tabac de 100 M€ (environ 150 M$ CA), entièrement financé par un prélèvement sur le chiffre d’affaires des grossistes des produits du tabac. « Ce fonds, qui devrait être bonifié d’au moins 10 M€ en 2019, s’ajoute au budget total que la France affecte à la lutte contre le tabagisme », explique Catherine Bernard. Dès 2019, il servira toutefois à lutter contre l’usage de toutes les substances psychoactives. Les groupes qui luttent contre le tabagisme se sont opposés à ce changement, craignant qu’il affaiblisse les politiques antitabac et dilue les fonds qui leur sont consacrés.

Enfin, le Québec et la France partagent certains défis liés à la lutte contre le tabagisme. Mentionnons les inégalités sociales de santé, typiquement exacerbées par l’usage du tabac, et la formation des professionnels de la santé. « Le tabagisme demeure la première cause évitable de décès; c’est anormal qu’il ne fasse pas l’objet d’une formation uniformisée et complète dispensée à tous les actuels et futurs professionnels de la santé », a affirmé le DrJean Perriot, du Cancéropôle Lyon Auvergne Rhône-Alpes. « À l’heure actuelle, dans la plupart des pays francophones, le contenu des formations dépend des départements et des établissements, ce qui nuit à la cohérence du message », a ajouté Laurence Galanti, professeure et chef de service clinique à l’Université catholique de Louvain. Une bataille de plus à mener, ici comme ailleurs, dans la guerre contre le tabagisme.

Les effets positifs de l’emballage neutre

En un an, l’introduction de l’emballage neutre, en France, a changé la manière dont les adolescents perçoivent le tabac. C’est ce que constate DePICT (Description des perceptions, images et comportements liés au tabac), une étude coordonnée par l’institut de recherche français Inserm.

Les chercheurs ont interviewé deux groupes d’environ 2000 adolescents de 12 à 17 ans : le premier a été questionné avant l’introduction de l’emballage neutre, en 2016, et le deuxième en 2017, après son introduction. Il s’avère qu’en 2016, comparativement à 2017, les jeunes étaient plus susceptibles d’être attachés à leur marque de tabac et qu’ils craignaient moins les conséquences du tabagisme. Au cours de cette période, la proportion de jeunes non-fumeurs qui ont aspiré une première bouffée a aussi diminué de façon statistiquement significative, passant de 14 % à 10 %. Bien qu’aucune relation causale ne puisse être établie entre le paquet neutre et ces progrès, les auteurs concluent que ce type d’emballage « pourrait contribuer à dénormaliser le tabac chez les jeunes. » (notre traduction)

Anick Labelle