Une stratégie fédérale très attendue

La mise à jour de la Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme est sur le point d’être annoncée. Bonne nouvelle : le plus récent budget fédéral lui accorde 11 M$ de plus par année dès 2019.

Le gouvernement fédéral multiplie les actions en faveur de la lutte contre le tabagisme depuis quelques années, incluant l’adoption prochaine du projet de loi S-5, Loi modifiant la Loi sur le tabac, qui facilitera notamment l’introduction de l’emballage neutre. Un autre morceau du puzzle est attendu avec impatience depuis plus d’un an : la mise à jour de la Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme. Si les revendications des groupes de santé ont été entendues, celle-ci apportera au gouvernement une vision à long terme lui permettant de s’attaquer durablement à l’épidémie du tabagisme.

La première Stratégie a été adoptée en 2001, puis renouvelée en 2007 et reconduite en 2012. Contrairement à sa mouture originale, les versions subséquentes étaient peu ambitieuses, comportaient moins de volets et bénéficiaient de budgets moins élevés. L’édition de 2012, en particulier, a beaucoup déçu avec ses mesures convenues et sans envergure. Les groupes de santé ont donc des attentes élevées pour la prochaine, d’autant plus que le gouvernement fédéral a désormais un ambitieux objectif : moins de 5 % de tabagisme au Canada d’ici 2035.

La Stratégie actuellement en préparation a fait l’objet d’une consultation en trois étapes. Experts et membres du grand public ont été invités à se prononcer sur les meilleurs outils à mettre en place pour atteindre 5 % de fumeurs, protéger les jeunes du tabagisme ou aider les fumeurs à se libérer du tabac. Les éléments retenus demeurent inconnus pour l’instant. Par contre, le budget fédéral déposé en février 2018 semble annoncer une variété de mesures sans unité ni vision se limitant à la cessation. Cela dit, ce même budget a partiellement rétabli le financement pour l’ensemble de la Stratégie, qui avait chuté à environ 43 M$ sous le gouvernement précédent. Dès 2018-2019, celle-ci bénéficiera de 11 M$ de plus. Cela grimpera à 16 M$ puis à 18 M$ d’ici 2020, portant alors son budget annuel total à 61 M$. La majorité de ces nouveaux fonds iront à la santé, dont au moins 45 M$ à Santé Canada. Des sommes seront aussi consacrées à la lutte contre la contrebande.

Quand les budgets laissent gagner les cigarettiers

Dans son dernier budget, le Canada a augmenté de 2,29 $ sa taxe sur une cartouche de cigarettes (incluant une indexation de 1,29 $). Il a aussi annoncé que cette taxe serait désormais indexée annuellement plutôt qu’aux cinq ans. Si la nouvelle a été applaudie par la plupart des groupes de santé, la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac et Médecins pour un Canada sans fumée ont rappelé que cette hausse représente moins de 0,25 $ pour un paquet de 20 cigarettes. Pour ces deux groupes, Ottawa aurait pu être plus hardi. Après tout, les cigarettiers ont eux-mêmes augmenté de près de 5 $ le prix de gros de leurs paquets de cigarettes, entre 2014 et 2016. Ils profitent des faibles hausses de taxes pour augmenter leurs bénéfices sans aucune retenue. Encore une fois, ce sont eux qui gagnent.

Source : Coalition québécoise pour le ‎contrôle du tabac

Le Québec a aussi laissé une marge de manœuvre aux manufacturiers pour qu’ils augmentent leurs profits : pour la quatrième année de suite, son budget ne comprenait aucune hausse de la taxe sur les produits du tabac. Plus que jamais, la Belle Province demeure donc celle qui taxe le moins ces produits. À l’inverse, l’Ontario et la Colombie-Britannique ont haussé leur      taxe sur une cartouche de         200 cigarettes de 4 $ et de 5,60 $, respectivement.

Des groupes menacés

Malgré ces sommes additionnelles, la Stratégie ne retrouve pas le budget annuel moyen d’environ 60 M$ dont elle a initialement bénéficié, en 2001. De plus, rien dans la Stratégie ne garantit pour l’instant le financement de deux importants groupes canadiens de lutte contre le tabagisme : l’Association pour les droits des non-fumeurs (ADNF)  et Médecins pour un Canada sans fumée (MCSF). Bien qu’aucune décision n’ait été annoncée, la mise à jour retardée de la Stratégie, de même que ses budgets coupés pendant des années, menace jusqu’à la survie de ces deux groupes dont le travail a contribué de façon importante à faire reculer le tabagisme depuis 30 voire 40 ans. C’est ce que dénoncent la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac et quelque 80 groupes de lutte contre le tabagisme, chercheurs et professionnels de la santé dans une lettre adressée à la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor. Selon les signataires, les recherches en politique publique de l’ADNF et de MCSF, ainsi que leurs analyses, leurs mémoires ou leurs fiches d’information « ont grandement contribué à l’efficacité de la communauté antitabac au Canada ». Leur travail de fond sur la contrebande, la promotion ou le prix des produits du tabac a servi à éclairer les décideurs et à rétablir les faits. Sans l’ADNF et MCSF, « il sera extrêmement difficile pour le gouvernement du Canada de remplir ses obligations en vertu de la Convention-cadre [de l’OMS pour la lutte antitabac] et d’atteindre sa cible audacieuse de réduire à moins de 5 % la consommation du tabac d’ici 2035 », conclut la lettre.

Anick Labelle