Tabagisme chez les autochtones : larésistance s’organise

La prévalence atteint 62 %

Par Nancy Martel

Journaliste-pigiste pour différents médias de la région montréalaise, Nancy Martel s’intéresse aux dossiers sociaux et politiques.

Les conditions socio-économiques étant plutôt difficiles dans bien des communautés autochtones, personne ne s’étonnera du fait que plusieurs problèmes de santé frappent particulièrement les citoyens des Premières nations. L’incidence très élevée de diabète est connue, ainsi que l’hypertension, les problèmes cardiaques, l’obésité et l’asthme. Puis il y a le problème du tabac, dont on entend peu parler mais qui constitue une véritable épidémie.

Pas moins de 62 % de la population autochtone au Québec fume régulièrement la cigarette, et ce taux atteint 72 % chez les 20-24 ans. À titre de comparaison, la prévalence du tabagisme chez l’ensemble des Québécois adultes est de 30 à 35 %, selon l’enquête. (Voir « Recul du tabagisme au Québec », dans notre numéro de mai 1998.)

Face à ces chiffres plus qu’alarmants, les communautés autochtones s’organisent, comme on a pu le voir à la fin janvier à Ottawa, lors de l’Assemblée spéciale des Chefs des Premières nations sur la santé, où un atelier entier était consacré au tabac. (Environ 600 communautés ont envoyé des représentants à cette conférence.)

Pourquoi le taux de tabagisme est-il si élevé chez les Premières nations ? Les traditions y sont sans doute pour quelque chose.

Le tabac, don du Créateur

Déjà lors du premier contact avec les Européens au 16e siècle, les autochtones cultivaient le tabac. Cette herbe qu’ils faisaient sécher était utilisée à des fins religieuses et médicales.

Près de 500 ans plus tard, le tabac a toujours une grande signification rituelle, culturelle et spirituelle. À l’Assemblée spéciale à Ottawa, les travaux débutaient à chaque matin avec une cérémonie officielle de purification, présidée par un ancien. Au son des tambours et des chants, celui-ci brûlait des feuilles de tabac en récitant une prière, puis faisait le tour de la salle avec le contenant afin de permettre à toutes les personnes présentes de s’enfumer des pieds à la tête,

Il serait donc illusoire et peu respectueux des traditions des Premières nations de vouloir éradiquer l’usage du tabac chez les autochtones, affirme Louis Gauvin, coordonnateur de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, qui a assisté à cette conférence. « En ce qui concerne les Premières nations, le tabac est une valeur sacrée ; c’est un don du Créateur à ses créatures terrestres. La fumée du tabac est le symbole qui unit le Créateur à ses créatures. Traditionnellement, le tabac n’est pas fumé à l’exception du calumet qui est réservé exclusivement à des cérémonies très importantes comme la signature d’un traité de paix. Dans le cas des Premières nations, il faut spécifier les termes “réduction de l’usage non traditionnel du tabac”, lorsque l’on parle de tabagisme. »

Est-ce pour cela que la prévention du tabagisme n’a pas été prioritaire pour les autochtones, ou tout simplement parce que d’autres problèmes semblaient plus urgents ? En tout cas, constate M. Gauvin, « c’est la première fois dans l’histoire des Premières nations que l’on reconnaît officiellement que le tabac est dangereux pour la santé. L’élite autochtone admet désormais qu’il faut y travailler parce que cette problématique est bien documentée. »

Détail capital : ce sont de plus en plus les intervenants autochtones eux-mêmes qui documentent les problèmes de santé dans leurs communautés. Mentionnons en particulier le rapport rendu public, quelques jours avant le début de la conférence à Ottawa, par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières nations du Québec et du Labrador (Rapport sur l’analyse et l’interprétation de l’Enquête médicale régionale).

Dévoilé en conférence de presse, ce document – source de plusieurs données citées dans le présent article – a permis aux représentants des Premières nations de souligner, entre autres, les ravages du tabagisme dans leurs communautés. Un rappel tout à fait à propos, dans un contexte médiatique où les mots « tabac » et « autochtones » évoquent généralement « contrebande » bien plus que « victimes de maladies » !

Pour sa part, Santé Canada a publié en 1996 un intéressant rapport intitulé Le tabac, un mode de vie : L’usage non traditionnel du tabac chez les autochtones. On y résume l’historique de la place du tabac dans les communautés autochtones. Il est question de l’importance de prendre en considération le rôle complexe joué par le tabac dans l’histoire des Premières nations afin de comprendre les causes profondes du tabagisme d’aujourd’hui. L’auteur du rapport, Jeff Reading, affirme que « redonner au tabac son rôle traditionnel peut être un moyen puissant de réduire l’épidémie d’abus du tabac qui perdure de nos jours. »

Sur le terrain

Il n’y a pas de programme de sensibilisation en place pour toutes les réserves du Québec, fait remarquer le Dr Elizabeth Robinson, coordonnatrice du module santé publique du Conseil cri de la Baie-James. Chaque cas est différent, puisque le degré d’autonomie des autorités autochtones face au gouvernement fédéral varie beaucoup d’une communauté à l’autre ; la programmation « mur à mur » est exclue. Généralement, les moyens d’interventions sociaux sont très limités à cause du manque d’argent et de ressources humaines sur les réserves.

Même chez les Cris, pourtant l’une des nations les plus nombreuses et les mieux organisées au Québec, un besoin évident de ressources en prévention et en contrôle du tabac se fait sentir. Dans la région administrative no. 18, qui couvre le territoire cri, il n’y a pas d’organisme de prévention et de contrôle du tabac œuvrant directement sur le territoire, souligne Claudette Beloin, agente de planification et programmation en santé communautaire du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James.

Il manque également un professionnel de la santé attitré pour faire de la sensibilisation sur le territoire. « Pour bien informer la population autochtone, il faut des programmes d’éducation adaptés pour eux et un suivi sérieux, affirme Mme Beloin. L’amélioration de la situation est directement reliée à l’information ainsi qu’à l’éducation qu’ils recevront, autant que possible dans leur langue. On comprend beaucoup mieux lorsque c’est dans notre langue. »

Pour l’instant, la prévention du tabagisme dans les communautés cries se limite généralement à quelques supports publicitaires tels que des affiches et des macarons.

En ce qui concerne le contrôle de la consommation du tabac dans les lieux publics, les intervenants responsables de la santé réussissent tant bien que mal à faire appliquer la loi, mais seulement depuis quelque temps. Les deux CLSC et leurs neuf points de services sur le territoire du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James, appliquent l’interdiction totale de fumer à l’intérieur de leurs édifices depuis 1996. Deux des trois restaurants qui sont ouverts sur la réserve sont des endroits publics totalement sans fumée. Il est également interdit de fumer à l’intérieur des salles de réunions du Conseil de bande.

« On voit de plus en plus souvent des autochtones fumer à l’extérieur de leur domicile parce qu’il y a des jeunes enfants ou des personnes âgées qui vivent avec eux, raconte Mme Beloin. Ce phénomène fait suite à une campagne d’information il y a quatre ans reliant possiblement le syndrome de la mort subite chez les nourrissons avec la fumée de tabac. C’est une représentante en santé communautaire d’origine autochtone qui s’est occupée de la promotion de ce dossier. Le résultat s’est fait sentir : beaucoup moins de gens fument en présence d’un bébé ou de jeunes enfants. C’est le genre de geste que l’on ne voyait pas dans le passé. »

Une génération autochtone non-fumeur

De toute évidence, les méthodes d’intervention canadiennes et québécoises au sujet des dangers du tabac ne fonctionnent pas avec la population autochtone. Plusieurs personnes du milieu de la santé affirment qu’une bonne partie de la population autochtone ne sait pas que la fumée de tabac contient plus de 4 000 produits chimiques et que cette fumée est très nocive pour leur santé.

Les intervenants constatent qu’il y a une barrière de langue ainsi qu’une barrière culturelle, tant en ce qui concerne la problématique du tabagisme que par rapport aux autres problèmes sociaux ou problèmes de santé. Pour que les moyens de sensibilisation et de prévention contre le tabac soient efficaces auprès des Premières nations, ils devront être conçus par elles-mêmes. De son côté, la population blanche devra s’ajuster en fonction de la valeur culturelle et spirituelle du tabac et appuyer les initiatives prises par les autochtones.

Durant les trois jours de l’Assemblée spéciale des Chefs des Premières nations sur la santé, Louis Gauvin a remarqué une expression qui est revenue à plusieurs reprises pour parler de l’avenir, soit la notion de septième génération. « Les autochtones sont très conscients que les changements ne se font pas du jour au lendemain et ce, malgré leur importance, explique-t-il. Ils savent que ce sera un travail à long terme et ils espèrent que cette septième génération sera libérée de ces problèmes parce que c’est l’avenir qu’il faut protéger. »