Stratégie canadienne : de belles intentions, des moyens déficients

Le Canada s’engage à atteindre un taux de tabagisme de moins de 5 % d’ici 2035, mais les moyens annoncés pour y arriver sont inadéquats, dénoncent les groupes de santé.

La ministre Petitpas Taylor a ‎annoncé l’adoption de la nouvelle ‎Stratégie canadienne sur le tabac le ‎‎31 mai.‎

Réduire le taux de tabagisme de 16 % à 5 % en 17 ans représente un beau défi. Cela correspond à des millions de fumeurs en moins et à des milliers de jeunes qui ne s’initient pas au tabac, chaque année. La marche est haute. Pourtant, tel est l’objectif fixé par la nouvelle Stratégie canadienne sur le tabac. Selon les groupes de santé, elle a toutefois peu de chances de l’atteindre parce que ses mesures, peu innovantes, risquent peu de perturber l’industrie.

Après l’adoption de la Loi sur le tabac et les produits du vapotage, la mise à jour de la Stratégie canadienne sur le tabac (autrefois la Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme) était attendue avec impatience. En 2017, l’ex-ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, avait établi son objectif principal : obtenir un taux de tabagisme de moins de 5 % d’ici 2035. Par la suite, trois consultations ont été organisées afin que les Canadiens examinent quelles nouvelles mesures pourraient être mises en œuvre pour y arriver. Mentionnons un soutien accru à la cessation tabagique, la banalisation des emballages, la hausse de l’âge minimal pour acheter du tabac à 21 ans, une meilleure collaboration avec les membres des Premières Nations, des produits du tabac avec moins de nicotine ou des mécanismes rendant les cigarettiers responsables pour le fardeau socioéconomique que représentent leurs produits.

Si les groupes de santé se réjouissent
qu’une nouvelle Stratégie ait été adoptée,
ils s’en disent aussi déçus. Leur plus grande critique?
Qu’elle n’affirme pas sa volonté de s’attaquer
à la source de l’épidémie : l’industrie du tabac.

Une stratégie en quatre volets

Le dernier budget fédéral a accordé 80 M$ de plus à la Stratégie, sur une période de cinq ans. Les grandes lignes de cette feuille de route ont toutefois été dévoilées quelques mois plus tard par la nouvelle ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor. Il faut « en faire davantage » que la Loi sur le tabac et les produits du vapotage, a-t-elle dit le 31 mai, à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, et « adopter une approche plus exhaustive et intégrée ». Selon elle, la nouvelle mouture de la Stratégie place à nouveau le Canada « parmi les leaders mondiaux ». Dans les faits, toutefois, peu de mesures innovantes ont été retenues. En pratique, quatre grands principes guideront les actions du gouvernement fédéral au cours des cinq prochaines années dans sa lutte contre le tabagisme.

  1. Aider les Canadiens à renoncer au tabac

D’abord, la Stratégie promet de « bonifier considérablement les services d’aide au renoncement ». Dans ce cas, les nouveaux fonds « seront administrés par les ministères fédéraux et pourraient être partagés avec nos partenaires selon les types de projets », précise une porte-parole de Santé Canada. Ensuite, la Stratégie rappelle la volonté gouvernementale de réduire les méfaits du tabac grâce à la légalisation des produits de vapotage contenant de la nicotine, réputés moins nocifs que le tabac combustible. Enfin, la Stratégie promet des actions ciblées envers certains groupes dont le taux de tabagisme est particulièrement élevé, comme les membres des Premières Nations ou les jeunes adultes. Les actions visant les autochtones restent à préciser, mais seront développées avec eux et viseront à poursuivre ou à élargir les projets actuels.

  1. Protéger les jeunes et les non-fumeurs

La prévention du tabagisme passera par des campagnes d’information, l’introduction de l’emballage neutre et la mise à jour des avertissements sur les produits du tabac. D’autres mesures seront étudiées, comme l’ajout de mises en garde sur les cigarettes elles-mêmes.

  1. Renforcer les efforts en recherche, en science et en surveillance

La Stratégie annonce la création d’une base de données probantes, portant notamment sur l’usage que font les Canadiens des nouveaux produits du tabac comme la cigarette électronique. Santé Canada compte aussi faciliter l’accès du grand public aux documents que les cigarettiers doivent lui remettre. Enfin, la Stratégie promet d’explorer la question de la responsabilité de l’industrie afin que celle-ci, par exemple, assume directement au moins une partie des coûts des actions contre le tabagisme et pour la santé publique.

  1. Collaborer pour accélérer les progrès

Enfin, le gouvernement s’engage mettre en œuvre la Stratégie en collaborant avec les provinces, les organisations autochtones et les organismes non gouvernementaux, entre autres.

Retour en 1964?

Si les groupes de santé se réjouissent qu’une nouvelle Stratégie ait été annoncée, plusieurs s’en disent aussi déçus. Leur plus grande critique est que celle-ci n’affirme pas fermement sa volonté de s’attaquer à la source de l’épidémie : l’industrie du tabac. Ainsi, si son esprit semble coller à la philosophie de l’endgame – mettre fin ou quasiment fin au tabagisme –, les moyens qu’elle annonce pour y arriver manquent d’audace et ne sont pas à la hauteur des ambitions. Comme le rappelle le blogue de Médecins pour un Canada sans fumée, les mesures proposées ressemblent à peu de choses près à celles du Programme canadien sur le tabagisme et la santé publié… en 1964. Il y a plus de 50 ans, le gouvernement souhaitait déjà informer le public des risques du tabagisme, aider les fumeurs à se libérer du tabac et dissuader les non-fumeurs de s’y initier.

Le tabagisme au Canada

5 M de fumeurs, ou 16 % de la population

45 000 décès par année, ou un toutes les 12 minutes

16 G$ en coûts directs et indirects

Sources : Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (2017); Stratégie canadienne sur le tabac; Conference Board du Canada, Les coûts du tabagisme au Canada en 2012.

En somme, la plus récente Stratégie manque d’originalité. Elle aurait pu recommander une foule d’autres mesures exigées par différents groupes de santé, comme une approche pangouvernementale interpellant l’ensemble des ministères, la préapprobation des produits du tabac avant leur introduction sur le marché ou une campagne publicitaire de longue haleine sur les comportements et méfaits de l’industrie. « Les recherches le démontrent : le gouvernement n’atteindra pas ses cibles en appliquant seulement les mesures MPOWER », rappelle Neil Collishaw, directeur de la recherche chez Médecins pour un Canada sans fumée. Ces six mesures recommandées par l’Organisation mondiale de la Santé consistent à mesurer régulièrement le taux de tabagisme de la population, protéger chacun de la fumée secondaire, soutenir la cessation tabagique, mettre en garde contre les dangers du tabagisme, interdire la publicité pour le tabac, ainsi que la promotion et le parrainage, et augmenter les taxes sur le tabac.

Cela ne suffit plus. « Pour atteindre l’objectif de 5 % de fumeurs d’ici 2035, il faut absolument contrôler davantage l’offre des produits du tabac, c’est-à-dire mieux encadrer leur prix ou les points de vente, dit Neil Collishaw. Il faut aussi transformer le comportement de l’industrie afin de l’aligner sur les objectifs de la santé publique. » Les possibilités ne manquent pas, d’un moratoire sur l’introduction de nouveaux produits sur le marché à l’instauration de permis annuels tarifés pour les fabricants et les importateurs. L’idée est de s’attaquer à la cause de l’épidémie, c’est-à-dire les cigarettiers eux-mêmes.

Anick Labelle