Robert Proctor : un premier expert à la barre des témoins

Au Québec, les dangers du tabac sont désormais de notoriété publique. Mais… depuis quand? C’est à cette question – au coeur des recours collectifs – que l’universitaire Robert Proctor a répondu avec brio.

Pollueurs toxiques, marchands de cancer et abuseurs d’enfants : Robert Proctor ne mâche pas ses mots quand il parle des cigarettiers. Pourtant, il n’est pas un militant antitabac endurci, mais un professeur en histoire des sciences à la Stanford University et un expert mondial de l’industrie du tabac.

Cet universitaire et auteur respecté (voir l’encadré « Qui est Robert Proctor? ») est le premier expert à témoigner dans les deux recours collectifs opposant, à la Cour supérieure du Québec, 1,8 million de victimes du tabac à trois grands cigarettiers (Imperial Tobacco Limitée, JTI-Macdonald et Rothmans, Benson & Hedges). Son expertise inquiétait les cigarettiers : ils ont bataillé une journée entière pour empêcher qu’il témoigne. Avec raison : la déposition de Robert Proctor les a rudement secoués.

Le Professeur Proctor est venu à la barre commenter les travaux de trois historiens embauchés par la défense. Selon lui, leurs sources sont incomplètes et leurs conclusions, fausses. En gros, ces historiens soutiennent qu’il était de notoriété publique dès les années 1960, voire les années 1950, au Québec, que le tabac nuisait à la santé et engendrait une forte dépendance.

Cette chronologie exacte des connaissances populaires sur le tabac est au coeur des recours collectifs. En effet, pour savoir à quel point les cigarettiers ont trompé les consommateurs, la cour doit déterminer quand ceux-ci ont eu connaissance des méfaits du tabac sur la santé.

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Qui est Robert Proctor?

Le Californien Robert Proctor, 58 ans, enseigne l’histoire des sciences à la Stanford University. Il a témoigné dans une trentaine de procès en tant qu’expert du tabac et a écrit de nombreux ouvrages sur la cigarette, le cancer et l’industrie du tabac. Son dernier, Golden Holocaust: Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition (University of California Press, 2012), est un pavé de plus de 700 pages dont la rédaction lui a demandé une dizaine d’années. Basé sur les documents internes des cigarettiers, rendus publics dans les années 1990, l’ouvrage explique notamment comment l’industrie a conçu une cigarette plus addictive et plus mortelle – tout en taisant ses dangers. Les cigarettiers ont tenté d’en stopper la publication, heureusement sans succès.

Le dernier ouvrage de Robert Proctor. Son titre, Golden Holocaust, fait référence au tabac blond. Moins irritant et plus facilement inhalable que le tabac brun, il a été particu- lièrement nocif pour la santé publique.

Le dernier ouvrage de Robert Proctor. Son titre, Golden Holocaust, fait référence au tabac blond. Moins irritant et plus facilement inhalable que le tabac brun, il a été particu- lièrement nocif pour la santé publique.

Un témoin biaisé? incompétent?

On s’en doute : la défense avait une dent contre M. Proctor. À tel point qu’elle a demandé que la cour n’admette ni son rapport ni son témoignage. « c’est très inhabituel puisque la cour accepte généralement de facto le document et le témoignage des experts afin, justement, de déterminer  leur valeur », commente Sylvette Guillemard, professeure de droit de l’Université Laval.

Pour convaincre le juge d’accéder à cette demande, la défense a d’abord mis en doute l’impartialité de Robert Proctor. Après tout, il a déjà publiquement qualifié les cigarettiers de pollueurs  toxiques!  « Mais mon [opinion] est basée sur l’évidence, s’est défendu le professeur. Quiconque aurait lu ce que ce j’ai lu serait arrivé au même point de vue. »

Les cigarettiers ont aussi questionné son expertise. En effet, Robert Proctor connait surtout l’industrie américaine alors que les recours portent sur des faits survenus au Canada. Cela n’y change rien, a répondu le principal intéressé puisque la réalité des États-Unis est très proche de celle du Canada. Par exemple, la consommation  de cigarettes y a atteint un sommet la même année, en 1982, tandis qu’on y vend essentiellement les mêmes produits du tabac.

Enfin, les cigarettiers ont critiqué le rapport d’une centaine de pages soumis par Robert Proctor à la cour. Selon eux, il débordait des thèmes dont il devait traiter. En effet, alors qu’il devait décortiquer les travaux de trois historiens, plus de la moitié aborde les agissements de l’industrie de manière générale. La défense a aussi démontré que ce rapport contient quelques erreurs, dont des références ne renvoyant pas aux informations citées.

C’est le juge qui décide

Au final, le juge Brian Riordan a accepté d’entendre Robert Proctor. Il a aussi admis en preuve la partie de son rapport traitant spécifiquement des documents déposés en preuve par les historiens embauchés par les compagnies de tabac. « c’est lui qui décide si les erreurs contenues dans un rapport changent la connaissance fondamentale qu’il peut en retirer et si un expert, même biaisé, peut l’aider à comprendre les faits sur lesquels  il doit se prononcer », explique Mme Guillemard.

la notoriété publique : un concept flou

Une fois ces formalités légales réglées, Robert Proctor a pu se mettre au travail : expliquer à la cour que les dangers du tabagisme n’étaient pas de notoriété publique au Québec dans les années 1960 ni les années 1950.

La notion elle-même de notoriété publique pose problème, a soutenu Robert Proctor. « c’est une stratégie des cigarettiers qui date du début des années 1980 [et qu’ils ont mis en place] en réponse aux procédures judiciaires [engagées contre eux] », a-t-il rappelé. Que ce concept manque de rigueur n’est donc pas étonnant!

Selon Robert Proctor, les rapports des historiens présentent une autre grande faiblesse : ils décrivent un monde… sans cigarettiers!

Première difficulté : cette notoriété n’est jamais chiffrée. On ne sait donc pas si cela signifie que 50 %, 70 % ou 99,9 % de la population connaissait les dangers du tabagisme. Deuxième problème : cette notoriété ne distingue pas ce que les Québécois considéraient comme vrai de ce dont ils avaient entendu parler. Or, croire dur comme fer que le tabac est l’une des causes du cancer est très différent de l’avoir  « entendu dire ». Enfin, telle que définie par les cigarettiers, la connaissance populaire des dangers du tabac oublie que les citoyens n’ont pas tous les mêmes convictions. Ainsi, le tabagisme est généralement moins dangereux aux yeux d’un adolescent qu’à ceux d’un adulte.

Un peu de la même façon, si le milieu scientifique comprenait les dangers du tabac dès les années 1950, il a fallu attendre les années 1960 pour que l’information se rende au gouvernement et jusqu’aux années 1970, voire 1980, pour qu’elle arrive jusqu’aux médias et au grand public, a expliqué Robert Proctor. Bref, si on pouvait lire dès 1901 dans Le trifluvien que « l’usage abusif du tabac […] amène […] des troubles graves chez certaines personnes », cela ne signifie pas que tous les Québécois en étaient conscients. La preuve : le rapport de Robert Proctor rappelle qu’« en 1976, le ministre [canadien] de la Santé et du bien-être Marc Lalonde assurait que, ″bien qu’aucune autorité médicale n’argumenterait que fumer est bon pour votre santé physique″, […] pour certaines personnes, ″fumer relâche la tension et l’anxiété et contribue ainsi peut- être dans une certaine mesure à une bonne santé mentale″ ».

Un monde où l’industrie n’existe pas

Selon Robert Proctor, les rapports des historiens présentent une autre grande faiblesse : ils décrivent un monde… sans cigarettiers! Pour mesurer la fameuse notoriété publique, par exemple, ils tiennent uniquement compte des articles parus dans les grands médias. Un peu comme « un professeur qui, pour découvrir ce que connaît un élève, lirait (et noterait) les manuels scolaires auxquels a été exposé cet élève », note le rapport de Robert Proctor. L’approche est d’autant plus absurde que les médias traitent généralement de sujets méconnus et non pas… connus!

Les trois historiens passent aussi sous silence, entre autres, l’impact sur cette notoriété publique des publicités sur le tabac alors que celles-ci y ont évidemment joué un rôle. Les experts embauchés par les cigarettiers ne mentionnent pas non plus l’influence que l’industrie a exercée sur les différentes institutions publiques alors que celle-ci a été importante. Par exemple, note l’universitaire, l’un des historiens n’explique pas pourquoi l’American Medical Association (AMA) a attendu plusieurs années avant de reconnaître publiquement les dangers du tabac. Pourtant, les raisons de ce silence sont connues : les manufacturiers de cigarettes ont versé plus de 10 millions à sa Fondation pour l’éducation et la recherche. Bref, l’AMA a été achetée, rappelle M. Proctor. Et son silence a joué, sans aucun doute, sur le point de vue des journalistes et du grand public au sujet du tabac.

Une étude à l’impact explosif

Une autre omission : l’un des historiens mentionne une étude de 1953 qui démontre, pour la première fois, l’impact du tabac sur le cancer du poumon. Mais il ne note pas l’impact explosif de cette étude. Pourtant, sa publication fait chuter les actions des cigarettiers et les amène à convenir d’une stratégie de défense. C’est alors qu’avec l’aide de la firme de relations publiques Hill+Knowlton, ils inventent de toutes pièces une controverse sur les « véritables  causes  » du cancer pour créer un doute sur les dangers du tabagisme.

Au bout du compte, ces omissions entachent le travail de ces trois historiens et faussent leurs conclusions.  « L’histoire est un effort pour se réapproprier le passé, a expliqué Robert Proctor […]. L’historien doit donc [le] reconstruire […] aussi précisément que possible pour raconter une histoire vraie sur ce qui ce qui a effectivement eu lieu. »

Une défense déroutée

Tout bien considéré, le témoignage de cet universitaire a eu raison des ruses de la défense. Celle-ci avait épluché son rapport avec soin, y relevant une vingtaine d’erreurs. Mais les avocats des victimes avaient prévu une autre stratégie : questionner leur témoin au sujet des documents déjà déposés en preuve devant le juge et qui auraient dû, selon Robert Proctor, apparaître dans les rapports des historiens. La stratégie a déstabilisé les avocats de la défense. « Qu’un rapport soit déposé et puis qu’ensuite […] on lance des documents qui ne sont absolument pas mentionnés dans ce rapport est injuste », s’est plaint l’un d’eux. Quelques jours plus tôt, ces mêmes avocats argumentaient pourtant que le rapport de Robert Proctor ne devrait pas être admis puisqu’il citait des documents qui n’avaient pas été… déposés en preuve devant la cour. Résultat : alors qu’Imperial Tobacco Limitée prévoyait initialement questionner Robert Proctor pendant quelques jours, elle n’a finalement eu aucune question à lui poser! Échec et mat, jusqu’au prochain round.

Le juge Brian Riordan doit se prononcer sur deux recours collectifs.  Un premier est porté par le Conseil québécois sur le tabac et la santé, au nom de feu Jean-Yves Blais, pour les personnes atteintes d’une maladie liée au tabac. Le deuxième, mené par Cécilia Létourneau, concerne les personnes dépendantes du tabac.Ces deux recours sont les premiers jamais intentés au Canada contre l’industrie du tabac.