Limiter les points de vente des produits du tabac : une idée à considérer

Les lieux où un produit est vendu font partie de son « marketing mix », tout comme son prix ou sa publicité. Est-ce le temps de porter un nouveau coup au tabagisme en  contrôlant davantage les commerces qui vendent du tabac?

Quand on y pense, il est farfelu de retrouver un produit toxique au coin de bien des rues, alors qu’il est utilisé par une minorité et interdit aux mineurs. Pourtant, c’est exactement ce qui se passe avec les produits du tabac : bien qu’il s’agisse d’un produit dangereux, on le retrouve dans à peu près tous les dépanneurs, supermarchés et stations d’essence. Afin de réduire encore le taux de tabagisme, le temps est-il venu de revoir la réglementation entourant les points de vente des produits du tabac?

Au Québec, le nombre de points de vente a déjà été beaucoup plus élevé. En effet, 62 % d’entre eux ont disparu entre 2003 et 2008, calcule le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Avec l’adoption de la Loi sur le tabac, en 1998, puis sa révision, en 2005, la vente de tabac est maintenant interdite dans les salles de spectacle, les pharmacies, les restaurants, les bars et les machines distributrices, entre autres. Cela dit, avec au moins 7000 points de vente encore présents, la partie n’est pas encore gagnée. D’abord, le gouvernement du Québec ignore le nombre exact de commerces qui vendent du tabac sur son territoire et où ils se trouvent. Certes, chaque entreprise doit obtenir un certificat d’inscription auprès du ministère du Revenu. Mais une entreprise – comme Couche- Tard – peut avoir un seul certificat pour l’ensemble de ses points de vente. Il est donc difficile de surveiller leur évolution et de constater leur densité autour des écoles ou dans les quartiers défavorisés, par exemple.

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Les points de vente : un incitatif à fumer?

Connaître la localisation de ces points de vente serait un outil intéressant de lutte contre le tabagisme. Plusieurs études montrent une corrélation entre leur présence dans un quartier et le taux de tabagisme de ce dernier. Par exemple, les quartiers moins bien nantis hébergent typiquement une plus grande proportion de fumeurs et davantage de marchands de tabac que les quartiers plus riches, confirment des études américaines et canadiennes. Une étude récente de la Direction de santé publique (DSP) de Montréal montre que les écoles secondaires défavorisées comptent en moyenne 11 points de vente dans un rayon de 800 mètres tandis que, en moyenne, les écoles secondaires en comptent « seulement » cinq. D’autres recherches corrèlent le nombre de marchands de tabac dans un quartier et le taux d’initiation au tabagisme des jeunes qui y habitent, rapporte encore la DSP de Montréal. Certes, ce sont des corrélations : il est difficile de déterminer si c’est la présence de marchands de tabac qui pousse les gens à fumer ou si ce sont les fumeurs qui les attirent. Cela dit, « les individus qui résident dans des secteurs défavorisés d’un point de vue socioéconomique présentent un taux de tabagisme plus élevé, et ce, indépendamment de leurs caractéristiques personnelles comme l’âge, le sexe, le niveau de scolarité ou le revenu, explique Benoit Lasnier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec. La forte présence des points de vente des produits du tabac dans ces secteurs pourrait être l’un des éléments derrière ce phénomène. »

San Francisco : une initiative venue des jeunes

Réduire le nombre de points de vente est possible. En décembre, le conseil municipal de San Francisco a décidé qu’à terme, chacun des 11 districts de la ville compterait un maximum de 45 marchands de produits du tabac. Ce règlement est issu d’une initiative du Youth Leadership Institute. Ce groupe établi à San Francisco aide les jeunes à faire des choix plus santé en les amenant à modifier leur environnement (un peu comme le projet québécois Opération Fais-toi entendre!). Les jeunes San-Franciscains ont établi des cartes montrant une plus grande densité de marchands de tabac dans les quartiers défavorisés. Cela a suscité l’intérêt des élus, qui ont voté un règlement pour réduire ces points de vente par attrition. En clair : aucun nouveau permis ne sera délivré dans un district qui compte déjà 45 points de vente tandis que les permis qui ne sont pas renouvelés seront abolis. Le nombre de commerces vendant du tabac devrait diminuer de moitié d’ici 10 à 15 ans, selon Eric Mar, le conseiller derrière ce nouveau règlement.

Réduire les points de vente : plusieurs possibilités

Limiter les permis de vente n’est qu’une des façons de légiférer les commerces qui offrent du tabac, note l’Association pour les droits des non-fumeurs dans Reducing the availability of tobacco products at retail: policy analysis (Réduire l’accessibilité des produits du tabac dans le commerce de détail : une analyse des politiques). Par exemple, il est possible d’utiliser les règles de zonage pour interdire la vente de tabac dans les secteurs résidentiels, à proximité des écoles ou des centres sportifs. Au Québec, les groupes de santé et les partenaires de Montréal sans tabac recommandent une recension exacte de tous les points de vente. De son côté, la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac réclame que chaque point de vente ait l’obligation d’acheter un permis (voir l’encadré en page 4). Cela permettrait notamment de financer la Direction de l’inspection et des enquêtes du ministère de la Santé et des Services sociaux. L’idée est de faire contribuer l’industrie à la lutte contre une dépendance dont elle est largement responsable.

Le point de vue des commerçants

Clément Lévesque et Alcide Lagacé ont cessé en juin 2014 de vendre du tabac dans leur épicerie. Photo : courtoisie du Rimouskois – Rimouski

Les commerces s’opposent souvent aux lois qui risquent d’affecter leurs ventes de tabac, en disant qu’elles nuiront à leur santé financière. Pourtant, l’épicerie de quartier Marché Claudin Malenfant, à Rimouski, ne vend plus de tabac depuis juin 2014 et ne semble pas s’en porter plus mal. L’espace réservé au tabac a été rempli par des produits du terroir, entre autres. Ce ne sont pas que les ventes de tabac qui poussent les commerçants à vendre ce produit. Certains reçoivent aussi des sommes directement des cigarettiers. « Le phénomène est mal documenté, mais il est bien réel, insiste Rob Cunningham, analyste principal à la Société canadienne du cancer. Les sommes peuvent prendre la forme de paiements pour atteindre un certain volume de ventes ou avoir une marque en stock. Par ailleurs, même avec l’interdiction des étalages visibles, certains détaillants sont payés pour placer stratégiquement un produit afin qu’il soit visible lorsque s’ouvre l’armoire derrière le comptoir. Certains commerçants obtiennent aussi la possibilité de gagner des voyages ou des billets de spectacle. » Cela a un effet. « S’il veut atteindre son volume de vente, un commerçant pourrait être moins prompt à demander une preuve d’âge à un jeune qui veut acheter du tabac », ajoute Me Cunningham.

Anick Perreault-Labelle