Les inhalateurs de nicotine : phénomène marginal ou vague de l’avenir ?

Dans notre numéro de novembre, nous vous avons parlé en termes plutôt théoriques des dispositifs de rechange d’administration de la nicotine (DRAN) et en particulier des inhalateurs de nicotine.

Depuis la publication de ce texte sur le rôle de l’industrie pharmaceutique dans le marché de la nicotine au 21e siècle, nous avons eu l’occasion d’examiner un échantillon d’inhalateurs commercialisés en Suède par Pharmacia Upjohn comme aide à la cessation. Mieux encore, nous avons eu l’occasion de parler avec un fumeur qui a fait l’expérience d’un tel inhalateur pendant une journée. Il tient à garder l’anonymat, mais nous livre un témoignage intéressant sur ce nouveau gadget.

Par Francis Thompson

« Kjell » fume presque sans arrêt. Pas des cigarettes légères, qui peuvent donner l’illusion d’être moins nocives, mais des fortes, à longueur de journée. Lorsqu’il se lève le matin, il laisse faire le petit déjeuner pour s’en griller une dès que possible.

« Quand j’allume une cigarette, je ne la pose jamais, dit-il. Je ne la laisse pas brûler dans le cendrier, et je la fume au complet. »

À l’âge de 28 ans, Kjell est déjà rendu à une consommation moyenne de plus de 35 cigarettes par jour. Pourtant, contrairement à la grande majorité des fumeurs, il a fumé sa première cigarette à l’âge adulte, à 21 ans – après avoir fumé la pipe pendant plusieurs années, il faut le dire.

En quelques mois à peine, sa consommation a augmenté à un paquet de cigarettes par jour. Il ne se fait pas d’illusions sur les raisons : « Je suis junkie », constate-t-il sans hésitation.

Marié depuis quelque temps avec une non-fumeuse, Kjell a pris la résolution de cesser de fumer dès le 1er janvier 1998. Ce n’est pas la première fois qu’il s’essaye : il a encore en réserve une certaine quantité de gomme de nicotine. Comme bien d’autres fumeurs, il n’a pas aimé la gomme, dont il n’apprécie pas le goût. De plus, elle contient des quantités peu élevées de nicotine, absorbées beaucoup plus lentement que lorsqu’on inhale la fumée de cigarettes.

Quelques semaines avant la date fatidique de cessation, Kjell a essayé un inhalateur de nicotine. Contrairement à la gomme, l’inhalateur semblait contenir suffisamment de nicotine pour assouvir sa dépendance, dit-il – le buzz est aussi rapide et aussi fort, peut-être même plus fort, qu’avec une cigarette. « L’effet procuré par le machin dure plus longtemps que celui d’une vraie cigarette », affirme-t-il.

Par contre, il n’aime pas du tout le design de l’inhalateur, qui est tout en plastique blanc. (L’inhalateur s’ouvre pour permettre l’insertion d’une cartouche claire contenant une dose de nicotine qui dure de 20 minutes à trois heures.) « Jamais je n’utiliserai un truc pareil en public : tout le monde penserait que je bouffe un stylo », dit-il. De plus, le bec est mal fait, même pour un fumeur qui a l’habitude des pipes. « On bave autour quand on le laisse dans la bouche », poursuit-il.

Plus grave encore, « ça ressemble assez à la cigarette pour que la cigarette nous manque (ce qui n’est pas le cas de la gomme, produit qu’on mâche). C’en est juste assez loin (bec, forme, absence de fumée, de chaleur) pour qu’on se sente frustré et qu’on ait envie d’en fumer une vraie. »

Complexité de la dépendance

Qu’en disent les spécialistes ? Selon Me David Sweanor de l’Association pour les droits des non-fumeurs, le témoignage de Kjell est loin d’être typique mais met en lumière la complexité de la dépendance à la nicotine. En plus de l’accoutumance purement physiologique, il y a un conditionnement psychologique plus ou moins fort selon la personne – ce que Me Sweanor appelle l’aspect pavlovien.

Les fumeurs ont appris à faire l’association entre la manipulation de la cigarette, l’inhalation, et le kick de la nicotine ; lorsqu’on leur donne un inhalateur qui occupe les mains et qui a un peu le goût de la cigarette, à cause du menthol qu’il contient, il y a des fumeurs qui ont l’impression d’absorber la même dose de nicotine que d’habitude.

En réalité, dit Me Sweanor, la dose est comparable à celle obtenue en mâchant de la gomme. De plus, les inhalateurs ne peuvent reproduire le pic de nicotine sanguine que procure la cigarette : avec un inhalateur, la nicotine est absorbée à travers la muqueuse buccale. C’est un processus relativement long, alors que dans le cas de la fumée de cigarettes inhalée, l’absorption pulmonaire de la nicotine est presque instantanée.

D’ailleurs, Kjell rapporte qu’après avoir cessé d’utiliser l’inhalateur, vers 16h, il n’a attendu que 30 minutes avant de fumer une cigarette, alors qu’on lui avait conseillé d’attendre quelques heures ou même une nuit complète. Au cours de la soirée, il a fumé « beaucoup plus que d’habitude », dit-il – sans doute une façon de revenir à son niveau normal de nicotine.

Il reste que Kjell n’a ressenti aucun symptôme de manque pendant les heures où il a utilisé l’inhalateur, alors que normalement, il commence rapidement à se sentir « nerveux » lorsqu’il est privé de cigarettes. S’il se retrouve sans cigarettes au travail, même quand il est complètement débordé, il prend le temps d’aller s’acheter un paquet, coûte que coûte, après deux heures.

Selon Me Sweanor, le progrès technique devrait bientôt permettre la fabrication de DRAN qui imitent bien mieux l’effet pharmacologique de la cigarette, peut-être au moyen d’aérosols. Les gros fumeurs comme Kjell auraient alors accès à leur drogue sans risque de cancer – mais leur dépendance à la nicotine resterait probablement aussi forte que maintenant.

Fait à souligner : même l’inhalateur essayé par Kjell est encore interdit au Canada. Chez Pharmacia Upjohn, le processus menant à une autorisation de vente au pays n’est même pas encore entamé. Les fumeurs intéressés devront donc se rendre en Grande-Bretagne, en Suède, au Danemark, en Italie ou en Autriche pour se le procurer. L’inhalateur sera bientôt disponible aux États-Unis aussi, mais uniquement sur ordonnance.