Le tabac à l’écran : un accessoire dangereux‎

Trois rapports récents nous rappellent que le tabagisme à l’écran n’est pas inoffensif, études à l’appui. Bonne nouvelle : il existe des moyens assez simples pour y mettre fin.

Les spectateurs assis dans les salles de cinéma obscures voient souvent du tabac à l’écran. Par contre, ils en aperçoivent rarement les conséquences funestes, comme l’emphysème, le cancer ou une maladie coronarienne. Pire : puisque ce sont des vedettes qui fument sur le grand écran, consommer ce produit mortel devient cool et attirant. Surtout pour les adolescents! C’est vrai : le tabac est moins présent à l’écran qu’il ne l’a déjà été. N’empêche : cette question de santé publique est loin d’être réglée et mérite le plus grand sérieux. Plusieurs études récentes font le point et proposent des solutions concrètes.

Films TOUS

De nombreux films récents ou non ‎comportent des scènes de tabagisme. On voit ‎ici, ‎de gauche à droite, Pulp Fiction (1994), Skyfall ‎‎(2012), Goofy (1951), Le ‎loup de Wall Street (2013) et ‎Rango (2011).

Une situation qui perdure

La visibilité du tabac à l’écran ne date pas d’hier, rappelle Médecins pour un Canada sans fumée dans l’étude Tobacco Vector. En 1927, déjà, American Tobacco payait des vedettes féminines afin qu’elles disent publiquement que les cigarettes Lucky Strike n’irritaient pas la gorge. Cette stratégie aurait été déployée afin de développer le tabagisme féminin, encore peu courant à cette époque. À la fin des années 1980, des cigarettiers ont payé pour que des acteurs utilisent des produits du tabac
dans les films Permis de tuer et Superman II, entre autres. Encore aujourd’hui, le tabac est bien présent sur les écrans. C’est ce qu’a constaté le Center for Tobacco Control Research and Education en analysant 1853 films les plus populaires du box-office américain entre 2002 à 2014, en collaboration avec le programme Thumbs Up! Thumbs Down!  de Breathe California. Ces deux organismes ont comptabilisé tous les « incidents de tabagisme » qui apparaissaient dans ces productions, c’est-à-dire toutes les occurrences visibles ou sous-entendues d’un produit du tabac, incluant les accessoires de fumeur (briquets et cendriers).

Une situation préoccupante

Dans son analyse, le Center for Tobacco Control Research and Education s’arrête particulièrement aux films jeunesse (c’est-à-dire classés « admission générale », « 13 ans et plus » et « 16 ans et plus »). Le centre constate notamment que, entre 2002 et 2010, la proportion de films jeunesse comportant des scènes de tabagisme a diminué de moitié, passant de 68 % à 31 %. Par contre, cette proportion monte depuis 2010 et atteignait 36 % en 2014. Par ailleurs, si l’on regarde uniquement les films classés « 13 ans et plus », on observe que 46 % d’entre eux comportaient encore des scènes de tabagisme en 2014. Pire : dans ces films, le nombre de scènes avec du tabac augmente!

Tableau_films2002-2014

Il y a moins de films aujourd’hui qui comporte ‎du tabac qu’en 2002. Cette baisse n’est ‎toutefois pas constante. Depuis 2010, la ‎proportion de films jeunesse comportant des ‎scènes de tabagisme a augmenté de 31 % à ‎‎38 %.‎

Une importante recherche de l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario (URTO) s’est également penchée sur le phénomène. Elle constate que, au Canada, le classement des films jeunesse est moins sévère qu’aux États-Unis. Ainsi, les écrans canadiens présenteraient davantage de films jeunesse comportant des scènes de tabagisme que les écrans américains.

Pourquoi tout cela est-il inquiétant? Tout d’abord parce que le cinéma attire des millions de spectateurs chaque année – et qu’il s’agit bien souvent d’adolescents, estime l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dans Smoke-free movies: from evidence to action [Films sans fumée : des preuves à l’action]. Ensuite, cela est inquiétant parce qu’il y a « suffisamment de preuves pour conclure à une relation causale entre des représentations de l’usage du tabac au cinéma et l’initiation au tabagisme chez les jeunes », concluait, en 2012, le Surgeon General américain (notre traduction) . L’une de ces preuves est sans doute l’importante étude longitudinale menée par Matthis Morgenstern et son équipe auprès d’environ 10 000 adolescents européens qui n’avaient jamais fumé. En un an, ces jeunes ont été exposés à 1560 « incidents de tabagisme » au cinéma, en moyenne. Or, chaque tranche de 1000 expositions additionnelles augmentait de 13 % le risque qu’ils s’initient au tabagisme, écrivent les chercheurs dans American Journal of Preventive Medecine. C’est normal, parce que les jeunes admirent les vedettes de cinéma : si elles fument, cela les pousse à fumer aussi. D’autant plus que les films montrent très rarement les effets néfastes du tabac.

La réponse des studios : des politiques pleines d’échappatoires
WaltDisneyFace à cette situation, les studios de cinéma adoptent depuis quelques années des politiques sur l’usage du tabac à l’écran. Cependant, « on ne peut pas compter sur ces politiques pour protéger les jeunes de manière continue », constate le Center for Tobacco Control Research and Education (notre traduction) . En effet, Walt Disney a une politique antitabac depuis 2007, mais 30 % de ses films classés « 13 ans et plus » contiennent encore des scènes de tabagisme! La cause : sa politique ne concerne pas sa filiale Touchstone alors que « tous les films classés ‘‘13 ans et plus’’ mis en marché par Disney depuis 2011 – sauf un – portaient la marque Touchstone », note l’organisme de recherche américain (notre traduction) . La politique des studFoxPicturesios Fox n’est guère mieux : elle interdit le tabac dans ses films « à moins que cela ne soit important d’un point de vue factuel ou créatif »!

Faire disparaître le tabac des films destinés aux jeunes est plus qu’une question morale : c’est une obligation selon la Convention-cadre de l’OMS sur la lutte antitabac, rappelle le rapport de l’OMS. Pas moins de 180 pays ont adopté cette convention, dont le Canada (le Québec y est également lié  par une motion adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale). Le premier article de la convention définit la publicité et la promotion comme « toute forme de communication, recommandation ou action commerciale. » Or, pour l’OMS, « les films représentent une communication commerciale. » Par ailleurs, un acteur qui fume à l’écran sans en subir les conséquences contrevient à l’article 13 de la même convention. Celui-ci interdit toutes les publicités sur le tabac « susceptibles de donner une impression erronée quant aux caractéristiques, aux effets sur la santé, aux risques ou émissions du produit. »

Les recommandations des experts

Pour la plupart des experts, la solution est simple : imposer un classement « 18 ans et plus » aux films comportant des scènes de tabagisme. En effet, puisque ces films attirent moins de spectateurs, ils sont donc moins intéressants à produire. Il y aurait de bonnes chances que les studios préfèrent commercialiser des films jeunesse sans tabac que des films pour adultes où l’on fume. Les seules exceptions à cette nouvelle règle concerneraient les productions présentant clairement les effets négatifs du tabac ou mettant en scène un personnage historique qui fumait réellement. Les vieux films ne seraient pas concernés. On leur ajouterait plutôt une mise en garde sur les méfaits du tabac. Au Québec, la Régie du cinéma classe un film après avoir examiné l’ensemble de l’œuvre et son impact global sur les jeunes, en tenant compte à la fois du sujet et de sa gratuité (par exemple, un personnage qui fume alors que cela n’apporte rien à l’histoire). « La part de réalisme et de vraisemblance, ainsi que la possibilité d’identification des jeunes spectateurs sont également prises en considération », mentionne le site de la Régie du cinéma.

L’OMS propose de nombreuses autres solutions dans Films sans fumée : des preuves à l’action. Mentionnons :

  • que les films comportant des scènes avec du tabac deviennent non admissibles aux fonds gouvernementaux, afin de respecter l’esprit de la Convention-cadre de l’OMS sur la lutte antitabac;
  • que les films comportant des scènes de tabagisme soient précédés d’un message antitabac qui ne provient pas de l’industrie du tabac et qui est renouvelé régulièrement;
  • que les compagnies impliquées dans la production et la distribution d’un film signent sous serment un document attestant qu’elles n’ont reçu aucun bénéfice (financier ou autre) en échange des scènes de tabagisme apparaissant dans leurs productions.

Il ne manque plus que la volonté politique de favoriser la santé publique au détriment des grands studios!

Jeux vidéo : une tendance inquiétante

Played

Image tirée de Played: Smoking and Video Games

Si le cinéma est populaire chez les jeunes, les jeux vidéo le sont encore plus. Et, comme les films, ils contiennent des scènes de tabagisme. Il y a lieu de croire que, comme au cinéma, le tabac qu’on y voit favorise le tabagisme, surtout chez les jeunes. L’organisme américain sans but lucratif Truth Initiative fait le point sur cette question dans Played: Smoking and Video Games. Le rapport cite notamment une étude de mars 2012 , parue dans Lancet Oncology. Celle-ci montre qu’entre 1994 et 2011, la proportion de jeux vidéo classés « 13 ans et plus » comportant du tabac est passée de moins de 2 % (2002) à presque 16 % (2009) avant de redescendre à 6 % (2011). Comme au cinéma, la tendance est chaotique. Pire : parfois, « les seuls personnages capables d’accomplir certaines tâches sont montrés avec une cigarette », note Played. Dans le populaire Assassin’s Creed, les joueurs peuvent même vendre et acheter du tabac à profit.

En Amérique du Nord, les jeux vidéo sont classés de manière volontaire par un organisme de l’industrie, l’Entertainment Software Rating Board. Truth Initiative demande que celui-ci mentionne la présence de tabac dans tous les jeux vidéo – et que les producteurs cessent d’inclure du tabac dans leurs scénarios.

Anick Labelle