Le Modèle d’Ottawa arrive au CUSM

Depuis presque deux ans, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) applique le Modèle d’Ottawa à quelques départements. Résultat : 20 % plus de patients fumeurs ou récents ex-fumeurs n’ont toujours pas recommencé à fumer six mois après leur congé.

Imaginez un hôpital qui sort des sentiers battus, se met à la prévention et agit contre la première cause évitable de maladie et de décès : le tabac. Une telle audace serait payante : moins de patients exigeraient une deuxième hospitalisation, ce qui laisserait plus de ressources aux autres malades. Même si de plus en plus d’hôpitaux font le saut, ces efforts restent malheureusement rares. Le CUSM, qui s’est lancé en janvier 2014, demeure pour l’instant le seul hôpital montréalais à avoir implanté l’ensemble du Modèle d’Ottawa. Aperçu des grandes lignes de cette petite révolution baptisée « programme IMPACT ».

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Le tout nouveau site Glen constitue l’un des trois pôles du CUSM.

Disons-le d’emblée : un des meilleurs moments pour parler de cessation tabagique à un fumeur est au moment de son hospitalisation. En effet, ce fumeur a des chances d’être particulièrement ouvert à une discussion sur son tabagisme. Il verra peut-être son hospitalisation comme une occasion de cesser de fumer. Les hôpitaux doivent battre le fer pendant qu’il est chaud. En effet, « la détermination du patient à se libérer du tabac disparaît souvent lorsqu’il quitte l’hôpital et qu’il retrouve son milieu de vie habituel, dit Michel Lebel, coordonnateur du programme IMPACT et intervenant spécialisé en cessation tabagique. Pour augmenter ses chances de succès, il est important d’entreprendre la cessation tabagique à l’hôpital et de lui offrir tout le soutien nécessaire après son congé. »

Le Modèle d’Ottawa, comment ça marche?

Le Modèle d’Ottawa pour l’abandon du tabac a plusieurs avantages, dit Danielle Beaucage, infirmière-chef des cliniques externes de pneumologie du CUSM. « Il est simple à appliquer, systématique et touche tous les fumeurs, qu’ils veuillent ou non cesser de fumer », dit-elle. Plus précisément, ce modèle comprend quatre étapes principales :

  • noter le statut tabagique de tous les patients;
  • rencontrer individuellement tous les fumeurs;
  • leur proposer une aide pharmacologique à la cessation et effectuer les ajustements nécessaires;
  • assurer un suivi téléphonique automatisé avec les patients pendant six mois après le congé.

À première vue, cela semble évident, mais ce ne l’est pas. « Si les professionnels de la santé connaissent les dangers du tabac, ils ne connaissent pas toujours les rouages de la cessation tabagique », explique Michel Lebel. Résultat : ils n’abordent pas toujours le tabagisme avec leurs fumeurs. « Du point de vue du patient, ce silence est lourd de sens, dit Michel Lebel. Il se dit que, si le médecin ne lui parle pas de son tabagisme, c’est parce que celui-ci n’est pas si important, qu’il est trop tard pour arrêter ou qu’il est impossible pour lui de le faire. » On le sait : tout cela est faux. Au contraire, fumer augmente les risques de complications postchirurgicales et allonge le temps de convalescence.

Un traitement personnalisé

« Si les professionnels de la santé connaissent les dangers du tabac, ils ne connaissent pas toujours les rouages de la cessation tabagique. »
– Michel Lebel
Coordonnateur du programme IMPACT

C’est en 2013 que Michel Lebel et son équipe ont commencé à travailler avec le Modèle d’Ottawa. Dès janvier 2014, trois unités du CUSM sont impliquées : le Département de pneumologie de l’Institut thoracique de Montréal ainsi que le Département de cardiologie de l’Hôpital Royal Victoria et de l’Hôpital général de Montréal. Michel Lebel rencontre tous les patients qui fument, qu’ils veuillent arrêter de fumer ou non. Ses interventions durent généralement entre 15 et 20 minutes. « Je les écoute, je reconnais leur souffrance et leurs difficultés, et je leur suggère des outils pour se libérer du tabac », explique le coordonnateur du programme. Il leur propose aussi une pharmacothérapie pour soutenir leur cessation tabagique. Si le patient accepte, le traitement commence immédiatement. « Amorcer la pharmacothérapie à l’hôpital me permet notamment d’ajuster la dose et de régler d’éventuels problèmes », dit-il. Enfin, Michel Lebel aborde TelASK : un service téléphonique automatisé qui, si le patient l’accepte, l’appellera à huit reprises au cours des six mois suivant son congé (trois dans le premier mois, puis une fois par mois pendant cinq mois). Ces appels posent quelques questions ciblées à l’ex-patient : en gros, s’il fume et, si non, s’il a confiance de demeurer non-fumeur. Si le patient, par exemple, indique qu’il a recommencé à fumer ou qu’il craint de le faire, il reçoit un appel d’un intervenant de la ligne j’Arrête. Les intervenants prennent aussi le téléphone lorsque TelASK n’arrive pas à joindre les patients. « En plus d’être automatisé, ce système cible ceux qui ont besoin d’aide, se félicite Michel Lebel. Par la suite, les intervenants peuvent répondre aux questions des patients, calmer leurs craintes et leur permettre de poursuivre leurs efforts de cessation. »

Un impact mesurable – et mesuré!

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L’équipe du programme IMPACT compte sur dizaine de personnes. Nous voyons ici (de gauche à droite) Éric Vallée, Dr Sean Gilman, Siobhan Carney, Julie Dallaire, Michel Lebel, Danielle Beaucage et Chantal Souligny.

Une évaluation menée auprès de deux groupes de 75 patients montre que, depuis l’implantation du Modèle d’Ottawa au CUSM, la proportion de fumeurs qui sont demeurés non-fumeurs six mois après leur congé a grimpé de 30 % à 50 %. Cette évaluation a été menée en deux étapes. Elle a d’abord mesuré le taux de cessation tabagique naturel en vérifiant le statut tabagique de 75 patients, par téléphone, six mois après leur congé. Puis elle a mesuré le taux de cessation de 75 patients ayant bénéficié de l’ensemble du programme IMPACT six mois après leur congé. « C’est très encourageant, dit Michel Lebel. Même s’il s’agit d’un petit échantillon, ces résultats sont corroborés par nos interventions auprès de 600 patients depuis un an et demi. » En effet, parmi ces derniers, 48 % de ceux qui ont accepté le suivi automatisé de TelASK étaient toujours non-fumeurs six mois après leur séjour hospitalier.

Le Modèle d’Ottawa a beau avoir des résultats, sa mise en place demande un certain effort. « Les données que nous récoltons sur les patients fumeurs sont confidentielles, mais elles sont gérées par la firme TelASK, rappelle Danielle Beaucage. Nous avons donc dû vérifier si les procédures techniques et informatiques de cette compagnie ontarienne répondaient aux normes de protection de la vie privée du Québec. » Le financement de ce programme demeure aussi problématique, même s’il est peu coûteux – surtout eu égard aux sommes qu’il permet d’économiser en traitements et en nouvelles hospitalisations. « Nous avons seulement besoin de fonds pour payer un infirmier clinicien et les droits d’utilisation de TelASK, mais, pour l’instant, nous n’avons aucun financement continu », explique Danielle Beaucage. Les médecins, infirmières et gestionnaires qui travaillent avec Michel Lebel se croisent les doigts pour que ça change et qu’ils puissent déployer leur programme dans l’ensemble du CUSM. Cela serait logique dans un hôpital devenu un établissement promoteur de santé en 2007 et qui, dès le 1er novembre, interdira l’usage des produits du tabac sur l’ensemble de son terrain.