Intellectuels à gages

Dans le procès les opposant à un million de Québécois, les cigarettiers font parfois appel à des experts aux compétences incertaines. Galerie de ces étonnants « spécialistes ».

Intellectuels

Pour se défendre devant un tribunal, il vaut mieux faire appel à des spécialistes dont l’expertise est reconnue. Or, pour se défendre devant un million de Québécois* dans deux recours collectifs, Imperial Tobacco Canada (ITL), JTI-Macdonald (JTIM) et Rothmans, Benson & Hedges (RBH) ont plutôt présenté des experts aux compétences douteuses devant le juge Brian Riordan de la Cour supérieure du Québec. « Ce manque apparent de compétence est bizarre : pour convaincre le juge, les parties tentent habituellement de présenter des spécialistes dont l’expertise est inattaquable », dit Sylvette Guillemard, professeure de droit à l’Université Laval.

Cela pourrait s’avérer fatal pour l’industrie. En effet, ces spécialistes jouent un rôle essentiel, soit celui de renseigner le juge sur des questions techniques. Dans les recours qui nous occupent, ils ont notamment traité de la connaissance du grand public sur les méfaits du tabac, des motifs qui poussent
quelqu’un à fumer et du rôle des cigarettes « douces » et « légères » dans les ventes de tabac.

Des experts peu crédibles

Or, plusieurs spécialistes appelés à la barre par les cigarettiers dans le présent procès ont fait piètre figure. Plusieurs d’entre eux n’avaient aucune connaissance spécifique sur le tabac ou la nicotine et leur opinion était souvent contraire à celle d’organisations reconnues telles que l’Organisation mondiale de la Santé. L’indépendance même de ces experts peut être mise en doute. Parfois, des passages de leurs rapports reprennent intégralement des documents de l’industrie…

Peut-être que les cigarettiers n’ont trouvé personne qui était véritablement en mesure de défendre leur point de vue, propose Mme Guillemard. « Le juge pourrait toutefois accorder moins de valeur aux témoignages de ces experts s’il constate que le fondement scientifique de leur point de vue est faible, précise-t-elle. Cela dit, même s’ils n’arrivent pas à convaincre le juge, ces experts arriveront peut-être à semer le doute dans son esprit. » C’est d’ailleurs une vieille stratégie de l’industrie : semer le doute et créer de la controverse sur des questions pour lesquelles la science est claire.

« Certains des spécialistes appelés à la barre par l’industrie sont connus depuis longtemps du milieu de la lutte contre le tabagisme et appartiennent à la conspiration du tabac », note Cynthia Callard, rédactrice d’Eye on the trials, un des deux blogues qui suit de près les recours collectifs (l’autre blogue est Lumière sur les procès du tabac). En clair, ces « spécialistes » travaillent avec les cigarettiers depuis de nombreuses années pour nier ou minimiser les risques liés au tabagisme. Le professeur Kip Viscusi est l’un d’eux. Selon lui, des avertissements de santé plus précis sur les produits du tabac augmenteraient les taux de tabagisme. Au contraire, plusieurs études montrent notamment que ces avertissements motivent les fumeurs à arrêter.

« D’autres experts, comme l’historien populaire Jacques Lacoursière, semblent simplement naïfs, dit Mme Callard, qui est aussi directrice de Médecins pour un Canada sans fumée. Ils n’ont peut-être pas réfléchi quand on leur a proposé une grosse somme d’argent pour leur témoignage. » Conspirationnistes ou seulement naïfs, ces spécialistes seraient des « intellectuels à gages » : en échange de quelques dizaines ou quelques centaines de milliers de dollars, ils acceptent de témoigner en faveur d’une industrie honnie. Au final, ce sera au juge Riordan de décider si leur point de vue est digne de foi, ou non.

Anick Perreault-Labelle

*À la suite de l’expertise présentée devant le juge, le nombre de Québécois admissibles dans les recours collectifs
est passé de deux à un million.

(Cliquez sur les images pour agrandir)

 

Kip Viscusi


Dre Bourget

 

Young

 

Mundth et Price

 

Soberman

 

Jacques Lacoursière

 

Dixon