Industrie : encore des dénégations

Selon l’industrie du tabac, les cigarettiers n’ont joué aucun rôle dans l’initiation au tabagisme et la nicotine ne crée pas de dépendance.

La fin approche pour les recours collectifs, ce procès qui oppose depuis un an 1,9 million de Québécois aux trois plus importants cigarettiers canadiens. Après la présentation de la preuve par les avocats des victimes, c’est maintenant au tour de l’industrie de présenter sa défense.

Souvent, on reste surpris devant les opinions exprimées par les représentants de l’industrie devant l’honorable Brian Riordan de la Cour supérieure du Québec. En effet, plusieurs de ces opinions vont directement à l’encontre des consensus scientifiques. Ainsi, les cadres et anciens cadres d’Imperial Tobacco Canada (ITL), JTI-Macdonald et Rothmans, Benson & Hedges (RBH) ont nié, les uns après les autres, que l’industrie ait joué un rôle dans la propagation du tabagisme… et que la nicotine crée une dépendance!

Les cigarettiers multiplient tellement les procédures et les délais que le juge Riordan a comparé le calendrier des audiences à celui d’un Club Med!

Thérapie de remplacement de nicotine
Le pic de nicotine est plus fort et plus rapide avec une cigarette qu’avec une thérapie de remplacement de la nicotine. C’est pourquoi, contrairement à la deuxième, la première entraîne une forte dépendance.
Des cigarettiers sans influence?

Par exemple, autant Anthony Kalhok qu’Ed Ricard – deux anciens hauts placés du Service de marketing d’ITL – ont contesté que leur compagnie ait créé d’une quelconque manière une demande pour ses produits. Pour Ed Ricard, l’industrie ne pouvait rien faire contre la tendance générale vers une baisse du tabagisme. « Nous n’avions pas l’information ni l’expertise pour influencer des tendances fondamentales aussi bien établies », a-t-il soutenu devant la cour. (notre traduction) Est-ce vraisemblable, venant de la part d’une multinationale du tabac? « Il faut bien peser les mots ici, répond Normand Turgeon, professeur au Service de l’enseignement du marketing à HEC Montréal. C’est vrai que les cigarettiers n’ont rien pu faire contre la tendance générale d’une diminution du tabagisme, puisque le nombre de fumeurs a continué à chuter. Mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas essayé! »

Belvedere Rock
Les cigarettiers nient que leurs publicités ciblaient les jeunes, mais certaines de leurs campagnes avaient définitivement un air jeunesse.

De même, alors que les cigarettiers ont financé des études intitulées « Youth Target Study » [Étude ayant les jeunes comme cible], Ed Ricard a soutenu qu’il n’avait jamais vu d’étude ciblant spécifiquement le marché des jeunes pendant ses années chez ITL. Selon lui, les fumeurs entre 15 et 19 ans n’intéressaient guère l’industrie puisqu’ils représentaient moins de 6 % des ventes.

 La dépendance à la nicotine : un mythe?

Une autre dénégation des cadres et anciens cadres de l’industrie concerne la nicotine. Selon eux, cette substance ne crée absolument pas de dépendance… La preuve : « les gens utilisent des gommes Nicorette et des timbres transdermiques sans y développer de dépendance et peuvent arrêter de les utiliser », a argumenté Steven Chapman, conseiller scientifique chargé des questions réglementaires chez RBH. (notre traduction). De son côté, Raymond Howie, ex-directeur de la recherche chez RJR (achetée plus tard par JTI-Macdonald), a expliqué à la cour que le tabac représente moins une dépendance qu’une habitude et un rituel. Si ce n’était pas le cas, les fumeurs pourraient combler leur besoin de nicotine avec les thérapies de remplacement de la nicotine.

Affirmer cela, c’est bien mal connaître la biologie. La science démontre que c’est avec les cigarettes que le « buzz » nicotinique est le plus intense et donc, le plus désirable. En effet, les cigarettes engendrent la plus forte et la plus rapide concentration de nicotine dans le sang. Le pic survient moins de 10 minutes après la première bouffée. Avec une gomme de type Nicorette, la concentration nicotinique dans le sang est moins forte et ne survient qu’au bout de 30 minutes.

Ces connaissances scientifiques n’ont pas empêché la psychiatre Dominique Bourget de témoigner, début janvier, que la nicotine ne crée pas d’accoutumance chez tout le monde. Selon elle, cette substance agirait ni plus ni moins de la même façon sur le « circuit de récompense » du cerveau que les aliments sucrés ou les jeux vidéo, rapporte The Gazette. Cette opinion lui a valu une plainte de l’Association pour les droits des non-fumeurs auprès du Collège des médecins du Québec. Ses propos iraient à l’encontre du Code de déontologie des médecins. En effet, ce code stipule notamment que « le médecin doit s’abstenir de délivrer à quiconque et pour quelque motif que ce soit un certificat de complaisance ou des informations écrites ou verbales qu’il sait erronées. »

Conférence
Les recours collectifs ont fait l’objet d’une présentation à la 8e Conférence nationale sur le tabagisme et la santé, en novembre dernier.
Un code de conduite volontaire et peu respecté

En plus de nier son rôle dans la popularité du tabac, l’industrie soutient qu’elle a agi de manière responsable en se dotant, au début des années 1970, de règles volontaires visant à limiter la promotion de ses produits. Le problème? Ces règles étaient appliquées de façon très subjective, selon les actions des cigarettiers, écrit Cynthia Callard, rédactrice du blogue anglophone sur les recours collectifs, Eye on the trials (un blogue francophone rédigé par Pierre Croteau, Anne Fleischman et Stéphane Gagné, Lumière sur les procès du tabac, existe également). L’une de ces règles volontaires, par exemple, stipulait que l’industrie limiterait ses dépenses en publicité et en marketing aux montants de 1971. Or, en 1983, RJR a investi presque deux fois plus qu’en 1971. Selon la compagnie, certaines de ces dépenses n’avaient pas à être comptabilisées, tout simplement.

Des cigarettiers qui traînent les pieds

Les cigarettiers ne pourront plus plaider très longtemps de leur bonne foi. Le temps alloué à leur défense tire à sa fin. En effet, le juge leur a initialement octroyé 175 jours pour présenter leur preuve, mais ils auront vraisemblablement besoin de moins de temps. En effet, les avocats ont appelé à la barre moins de témoins que prévu et plusieurs témoignages se sont avérés plus courts. Cela n’empêche pas les cigarettiers de se traîner les pieds et de multiplier les procédures autant que faire se peut. Ce rythme lent n’a pas échappé au juge Riordan, qui a parlé d’un « calendrier semblable à celui d’un Club Med » et annoncé que « ce procès doit se terminer ». [notre traduction]

Les plus récents échéanciers permettent de croire que les plaidoiries finales seront entendues ce printemps. Ce sera le moment où les avocats des deux côtés résumeront leur preuve et où l’honorable Brian Riordan déterminera à quel point les arguments de l’industrie ont répondu aux accusations des victimes.

Anick Perreault-Labelle