FTE au travail : la FTQ manque une occasion en or

Commentaire de Francis Thompson

Pour plusieurs observateurs, le moment le plus désolant du débat entourant le projet de loi 444 aura sans doute été l’intervention de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

Le 10 juin, alors que la Commission des affaires sociales se préparait à passer à l’étape de l’étude article par article, alors que tous les autres groupes invités à exposer leur point de vue l’avaient déjà fait plus d’une semaine auparavant, on a accordé une heure à une délégation de la FTQ, et en particulier à son président, Clément Godbout.

La Loi sur le tabac  aura en effet un impact majeur sur les milieux de travail québécois, puisque, d’ici environ cinq ans, elle interdira progressivement l’usage du tabac en dehors de fumoirs ventilés. Il était donc plus que normal qu’on consulte patronat et syndicats sur cette mesure.

Étant donné que la FTQ représente la totalité des syndiqués dans l’industrie du tabac, il était tout aussi normal que M. Godbout se fasse le porte-parole des craintes de ces travailleurs, pour qui diminution de l’usage du tabac semble rimer avec pertes d’emplois dans leurs usines.

Par contre, il y a lieu de s’interroger sur la manière dont la plus importante centrale québécoise représente les intérêts de ses centaines de milliers de membres travaillant dans d’autres secteurs. La majorité de ces membres sont non-fumeurs ; à moins qu’ils ne diffèrent beaucoup de l’ensemble de la population québécoise, ils sont aussi majoritairement favorables à l’interdiction de fumer en milieu de travail, comme l’indiquent les sondages depuis un certain temps.

De plus, les experts s’entendent maintenant sur le fait que la fumée secondaire est de loin la plus importante source de pollution intérieure ; on n’a qu’à se rappeler les données préliminaires dévoilées par la Direction de la santé publique de la Montérégie en avril, selon lesquelles l’exposition à la fumée de tabac dans l’environnement (FTE) pendant 40 ans, chez un échantillon de non-fumeurs travaillant dans la restauration, entraînerait un risque de 10 % de mourir d’une maladie cardio-vasculaire.

La réaction de M. Godbout et la FTQ ? « Nous nous objectons vigoureusement à ce que la fumée produite par la consommation de tabac en milieu de travail soit identifiée comme objet d’attention particulière de la part du législateur qui, somme toute, oblige les patrons à devenir des outils de répression sur les travailleurs… Les travailleurs et les travailleuses ont droit à un environnement de travail sain et libre de toute pollution ambiante, quelle qu’en soit la cause. Nous proposons donc que l’on s’attaque à toutes les sources de pollution de l’air en milieu de travail, et non pas seulement à la fumée produite par le tabac, cela en prenant des mesures concrètes d’élimination des dangers à la source comme le prévoit la loi sur la santé et la sécurité au travail. La FTQ propose donc de soustraire toute référence aux milieux de travail dans ce projet de loi et d’en remettre la responsabilité à la CSST. »

Ceux qui suivent le dossier de la fumée secondaire reconnaîtront là un des arguments préférés de l’industrie du tabac: pourquoi s’attaquer au petit problème de la fumée secondaire, alors que nos villes sont pleines de pollution atmosphérique, nos usines remplies de produits toxiques, nos bureaux d’émanations nuisibles (colle de tapis, vernis, parfums, etc.) ?

Or, l’exposition à la fumée secondaire est loin d’être un « petit problème » ; elle est responsable de plusieurs centaines de décès par année au Québec. (Voir « La FTE : un cocktail fort peu recommandable » dans notre numéro de mars 1997, où le nombre de décès est évalué de 1 100 à 1 800 par année.) Quelle serait la réaction de la FTQ si l’on apprenait qu’un produit chimique utilisé dans une industrie donnée tuait ne serait-ce que 10 travailleurs par année ? S’objecterait-on à une interdiction immédiate ? Réclamerait-on peut-être même une loi spéciale à ce sujet ?

Il existe une différence cruciale entre un contaminant industriel traditionnel et la fumée secondaire : celle-ci provient du comportement des travailleurs, et non pas du processus de production, des équipements ou des matériaux de construction. Habituée à défendre les intérêts des travailleurs face aux employeurs et aux gouvernements, la FTQ est mal à l’aise – et mal placée – lorsqu’il faut intervenir dans un conflit d’intérêts entre deux catégories de travailleurs.

Au lieu d’avouer franchement ce malaise tout à fait compréhensible, M. Godbout a choisi la fuite en avant, au grand dam des intervenants en santé publique. Le jour même de sa comparution devant la commission parlementaire, lors d’une manifestation des syndiqués de l’industrie, le président de la FTQ évoquait le spectre de « Rochon-macoutes… qui vont faire peur au monde comme des Bonhomme Sept-Heures et qui vont pouvoir entrer partout, à n’importe quelle heure, pour renifler les odeurs. »

En commission parlementaire, le ton n’était guère moins polémique. Henri Massé, secrétaire général de la centrale, a repris une autre énormité de l’industrie : « Est-ce qu’on va demander au monde de faire une heure d’exercice par jour ? Ça réglerait quand même passablement de cas cardiovasculaires. Les mauvaises habitudes alimentaires, on va-tu faire comme dans le transport, mettre un poids limite ? »

Faut-il vraiment rappeler à un homme aussi intelligent que M. Massé que le but de l’interdiction de fumer en milieu de travail est de protéger la santé des travailleurs non-fumeurs, qui ne choisissent pas d’avoir des collègues fumeurs, et non pas de protéger les fumeurs contre eux-mêmes ?

Occasion manquée

À écouter MM. Godbout et Massé, on pouvait se demander s’ils se prenaient eux-mêmes au sérieux, ou s’ils jouaient tout simplement pour la galerie, la salle étant bondée de syndiqués de l’industrie.

Pourtant, les intervenants en santé publique auraient bien souhaité qu’ils arrêtent de s’imposer ce rôle d’outsiders  perpétuels, alors que tout le monde voudrait qu’ils jouent un rôle plus important et constructif dans le domaine.

Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres : lorsque la Conférence des Régies régionales de la Santé et des Services sociaux a tenu une journée de travail sur la FTE au mois d’avril, les syndicats ont été invités, comme d’habitude. Aucun représentant syndical ne s’est présenté, et cette absence a été déplorée à répétition, car ceux qui travaillent dans le domaine savent qu’il est beaucoup plus facile de régler la question de la FTE en entreprise avec la coopération des employés.

La Loi sur le tabac  ayant été adoptée malgré les objections syndicales, il ne reste qu’à espérer que les centrales abandonneront la politique de la chaise vide (et du poing sur la table !) et opteront pour la coopération avec le ministère de la Santé et des Services sociaux, à l’étape de la mise en oeuvre de la loi.