Forum sur le tabagisme : prix du tabac, cannabis et endgame

Le Forum sur la lutte antitabac a réuni une centaine d’experts canadiens en mai 2018, à Montréal. Compte rendu de quelques-unes des présentations sur les sujets de l’heure.

Le tabac continue ses ravages, même si les premiers efforts de lutte contre le tabagisme ont plus de 50 ans. En mai, les participants du Forum sur la lutte antitabac ont abordé les enjeux actuels de cette question. Compte rendu des présentations sur trois sujets chauds : le prix des produits du tabac, la légalisation du cannabis et les progrès de l’endgame.


Une forte taxe sur les produits du tabac est l’une des mesures les plus efficaces pour diminuer le tabagisme. De plus en plus de recherches démontrent toutefois que l’industrie limite l’impact des taxes en manipulant habilement ses prix. Les données que les cigarettiers fournissent au gouvernement dévoilent des tendances étonnantes, a révélé Robert Nugent, gestionnaire, Veille économique au Bureau de la recherche et de la surveillance de Santé Canada. Par exemple, alors que le volume total des ventes de cigarettes a diminué depuis 2013, la valeur de ces ventes avant taxes a augmenté! Cela est dû aux hausses graduelles de prix des cigarettiers. En effet, de 2013 à 2017, la taxe fédérale sur une seule cigarette a augmenté de 0,02 $, tandis que son prix de gros a grimpé de 0,07 $. En somme, si le tabac coûte de plus en plus cher, cela bénéficie avant tout aux cigarettiers.

À chaque fumeur son prix

Les données de Santé Canada révèlent une autre tendance : depuis 2003, les cigarettiers ont augmenté plus rapidement les prix des marques dites haut de gamme que ceux des marques bon marché. La tendance, qui s’accélère depuis 2014, segmente le marché et entraîne d’importantes répercussions. En plus de préserver les profits de l’industrie alors que les ventes diminuent, le phénomène contribue aux inégalités sociales de santé en permettant aux fumeurs moins fortunés de continuer à fumer.

Le prix des produits du tabac change aussi selon le quartier où ils sont vendus, a démontré Annie Montreuil, chercheuse à l’Institut national de santé publique du Québec. En collaboration avec des chercheurs ontariens, Mme Montreuil et son équipe ont relevé le prix de six produits du tabac dans plus de 325 points de vente situés à proximité d’une école, au Québec et en Ontario. Conclusion : ces produits sont vendus moins cher dans les quartiers défavorisés, en moyenne. Il semblerait qu’il s’agisse bien d’une stratégie des cigarettiers puisque les chercheurs n’ont pas constaté la même différence de prix pour d’autres produits, dont les bouteilles d’eau et les boissons sucrées.

Il est possible de contrer les manigances de l’industrie du tabac afin que les hausses de taxes aient le même impact partout et pour tous. « Le Québec peut mieux encadrer le prix des produits du tabac comme il encadre celui du lait, des livres et de l’essence, a expliqué Flory Doucas, codirectrice et porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Par exemple, il pourrait imposer un prix unique pour chaque marque de cigarette, comme cela se fait en France et ailleurs, ou même standardiser leur prix afin qu’elles soient toutes aussi coûteuses les unes que les autres, indépendamment de la marque. »


Alors que le projet de loi C-45 légalisant le cannabis vient d’être adopté, l’impact de cette drogue sur la santé publique fait encore débat. Parmi ceux qui luttent contre le tabac, c’est surtout sa fumée qui inquiète, ainsi que l’encadrement de cette drogue. Pour Robert Schwartz, directeur général de l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario, le choix est donc clair : ceux qui consomment de la marijuana ont intérêt à ne pas la fumer. En effet, lorsqu’il est brûlé, le pot produit une fumée similaire à celle du tabac, c’est-à-dire susceptible d’occasionner des problèmes respiratoires et des maladies cardiovasculaires, voire des cancers. Néanmoins, cette drogue cause moins de méfaits que l’alcool ou le tabac. Elle n’a entraîné « que » 850 décès au Canada en 2014, soit 55 fois moins que le tabagisme, calcule le Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances.

D’autres experts sont toutefois plus inquiets. « Les trois industries des drogues légales au Canada – l’alcool, le tabac et les médicaments pharmaceutiques – ont engendré trois crises de santé publique », a rappelé Michael DeVillaer, de l’Université McMaster. Selon lui, une trajectoire semblable se profile pour le pot. Des produits autorisés de cannabis médical ont déjà fait l’objet de rappels. Leurs causes – une puissance de la drogue plus élevée que celle indiquée sur l’emballage ou une contamination par des champignons, des pesticides interdits ou des bactéries – n’ont rien pour rassurer sur cette industrie naissante dont l’un des principaux objectifs est la profitabilité. Selon le professeur DeVillaer, l’encadrement entourant ces produits laisserait à désirer. « Santé Canada interdit l’usage de pesticides dans la culture du cannabis, mais n’a pas demandé aux contrevenants de justifier leurs infractions », a-t-il illustré.


L’endgame ne propose pas de contrôler le tabagisme, mais d’élaborer des stratégies permettant d’atteindre une prévalence de 5 % ou moins. Des précédents existent. L’essence au plomb, les chlorofluorocarbures ou les marchettes pour bébés ont tous été interdits au nom de la sécurité et de la santé. L’endgame est plus subtil. Il ne préconise pas d’interdire le tabac, mais plutôt de renforcer les mesures qui fonctionnent – comme hausser les taxes – et d’en adopter d’autres qui ciblent l’industrie plutôt que les fumeurs. En pratique, cela peut prendre bien des formes : limiter l’offre de tabac (actuellement vendu dans plusieurs commerces à travers la ville, 24 heures sur 24), offrir des incitatifs aux commerçants pour qu’ils cessent d’en vendre ou imposer un moratoire sur tout nouveau produit du tabac. « Nous pourrions même nationaliser les cigarettiers et les transformer en organismes sans but lucratif dont la mission serait de servir la santé publique », a dit Robert Schwartz en se définissant, avec un sourire, « comme un chercheur radical qui a vu les dégâts causés par le tabac ».

Plusieurs gouvernements ont affiché leur engagement envers l’endgame, incluant la Nouvelle-Zélande, le Danemark et le Canada. Cependant, aucun d’entre eux n’a encore adopté une feuille de route qui permettrait réellement d’y arriver. « Le Forum lui-même n’est pas dans l’esprit de l’endgame, a lancé Robert Schwartz, mi-figue, mi-raisin. S’il l’était, il s’appellerait le Forum pour l’élimination complète du tabac commercial! » Andrew Pipe, de l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa, a exprimé des frustrations semblables. « J’ai un sentiment de déjà-vu, a-t-il déclaré d’emblée. J’ai déjà dit les mêmes choses aux mêmes personnes lors d’événements similaires. » Il a conclu en invitant tous les participants du Forum à devenir un irritant constant pour les décideurs politiques et à exprimer leur déception sur la lenteur des changements dans le dossier du tabagisme.


Anick Labelle