Endgame : une lutte sans merci contre le tabac

Pour les groupes de santé, il est temps de bâtir un monde sans tabac. Pour y arriver, ils développent une feuille de route ambitieuse : l’endgame.

Cela va de soi : il est impossible que les choses changent radicalement si l’on continue toujours à faire la même chose. Pourtant, c’est l’option que choisissent bien des gouvernements quand vient le temps d’encadrer le tabac à cause, entre autres, des puissants lobbys des cigarettiers auxquels ils se butent. Résultat : alors que les lois devraient tendre à réduire le plus possible le tabagisme, elles restent souvent timides, visant davantage à circonscrire l’usage du tabac qu’à l’éliminer complètement. Pour venir à bout de ce produit toxique, il existe maintenant un scénario plus ambitieux : l’endgame. Le sujet était sur toutes les lèvres lors de la 9e Conférence nationale sur le tabagisme ou la santé (CNTS), tenue à Ottawa du 29 février au 2 mars 2016.

Aller à la racine du problème

Qu’est-ce que l’endgame? Un ensemble de mesures de lutte contre le tabagisme plus musclées et plus diversifiées dont l’objectif est de cibler le plus possible la racine du problème et d’ébranler le modèle d’affaire des cigarettiers. Parmi les mesures possibles évoquées lors de la conférence à Ottawa, mentionnons celles-ci :

  • diminuer le potentiel addictif du tabac en réduisant graduellement ses taux de nicotine ou en interdisant les filtres ou divers additifs;
  • limiter la vente du tabac à certains commerces;
  • interdire la vente de tabac à toute personne née après une certaine date;
  • instaurer des contrôles additionnels sur le prix des produits du tabac;
  • rendre les cigarettes électroniques accessibles seulement aux fumeurs;
  • garantir un accès gratuit et illimité aux thérapies de remplacement de la nicotine.

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« La question sur l’endgame n’est pas si nous le ferons, mais comment » – Robert Schwartz, directeur général de l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario

Cela dit, rien n’est encore fixé : en ce qui concerne l’endgame, tout reste encore à discuter. Par contre, l’objectif est clair : arriver à un taux de tabagisme de moins de 5 % dans un avenir prévisible. « La question sur l’endgame n’est pas si nous le ferons, mais comment », a assené le directeur général de l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario, Robert Schwartz, lors de la plénière d’ouverture. « Nous savons que le tabac tue, a-t-il ajouté. C’est pourquoi nous avons un impératif moral à agir aussi rapidement que nous le pouvons. » (notre traduction) « Le moment est venu de discuter de l’endgame au
Canada », a renchéri lors de la même plénière la Dre Elizabeth Eisenhauer, directrice du Département d’oncologie de la Queen’s University, en Ontario. À l’initiative de la Dre Eisenhauer, cette université accueillera cet automne un sommet de deux jours sur l’endgame canadien. Ce sommet réunira une centaine d’experts de tous les milieux : droit, lutte contre le cancer, politique publique, économie, santé mentale, associations, etc. Le but : convenir de stratégies concrètes pour mettre en œuvre l’endgame canadien et atteindre moins de 5 % de fumeurs d’ici 2035.

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« L’idée de l’endgame devient de plus en plus dominante à l’échelle internationale. » – Dre Elizabeth Eisenhauer, directrice du Département d’oncologie de la Queen’s University

Une idée qui gagne du terrain

Les faits parlent d’eux-mêmes : la lutte contre le tabagisme a besoin d’une approche radicalement différente. Alors que la proportion de fumeurs a diminué de manière importante au cours des 30 dernières années, le rythme de cette diminution semble ralentir, rappelle l’édition 2015 de Tobacco Use in Canada. Pire : d’ici 2045, la proportion de fumeurs ne reculera guère sous les 10 %, même si le Canada implante toutes les mesures de lutte contre le tabagisme MPOWER, comme le recommande l’Organisation mondiale de la Santé. Du moins, c’est ce que calcule l’Unité de recherche sur le tabac de l’Ontario sur la base du modèle SimSmoke.

L’endgame propose d’élaborer une approche comportant des mesures-chocs et innovatrices pour mettre fin au tabagisme sans l’interdire de fait. Cette idée, apparue vers 2010, « devient de plus en plus dominante à l’échelle internationale », a rappelé la Dre Eisenhauer. En 2013, la directrice générale de l’Organisation mondiale de la Santé y a consacré un discours. En 2014, c’était au tour du rapport du Surgeon General américain d’y dédier une section complète. Plusieurs pays se sont aussi engagés sur cette voie, dont la Finlande et l’Écosse.

Désormais, le Canada se met aussi de la partie. Une dizaine de groupes de travail réfléchissent sur les mesures qui pourraient être mises en œuvre, en vue du sommet à la Queen’s University. Chaque groupe s’intéresse à un des éléments qui pourraient être ciblés : le produit, la législation, le soutien à la cessation, etc. Les groupes préparent chacun un rapport de 10 pages ou moins comportant : une revue de la littérature, les actions qu’ils recommandent, les critiques que celles-ci risquent de soulever et les meilleures réponses à donner. « Nous examinerons ces rapports lors du sommet afin de déterminer les mesures à mettre en œuvre prioritairement », a expliqué Elizabeth Eisenhauer. Les critères? L’effet potentiel d’une mesure et sa faisabilité, entre autres. Afin de vaincre, une bonne fois pour toutes, la cause principale des maladies évitables au pays.

Une conférence bien remplie

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Dre Jane Philpott, ministre canadienne de la ‎Santé

La 9e Conférence nationale sur le tabagisme ou la santé a abordé bien d’autres questions que l’endgame. Parmi les moments marquants, mentionnons la plénière d’ouverture et le discours de la ministre canadienne de la Santé, la Dre Jane Philpott. Dans son allocution bilingue, la Dre Philpott s’est notamment engagée à faire avancer « aussi rapidement que possible » le dossier de l’emballage neutre (notre traduction) et à consulter les experts présents dans la salle. Pour finir, elle a aussi invité son auditoire à « pousser les représentants du gouvernement et de Santé Canada à faire de leur mieux. » (notre traduction)

La plénière sur l’emballage neutre a été un autre événement notable de la rencontre. Deux conférencières venaient de pays ayant déjà adopté l’emballage neutre : Kylie Lindorff, de Cancer Council Victoria, en Australie et Emmanuelle Béguinot, du Comité national de lutte contre le tabagisme, en France. Pour le plus grand bénéfice de l’assemblée, les deux femmes ont passé en revue les nombreuses stratégies mises en place par l’industrie pour empêcher l’adoption de l’emballage neutre – ainsi que les nombreuses répliques des groupes de santé. Autant d’expériences qui serviront à tous les pays songeant à adopter ces emballages, dont le Canada.

Enfin, la conférence a abordé bien d’autres sujets sur lesquels Info-tabac reviendra sous peu, de la cigarette électronique aux efforts des autochtones et des Inuits pour réduire l’usage du tabac dans leurs communautés, en passant par la légalisation de la marijuana et le rôle des professionnels de la santé dans la cessation. À suivre!

Anick Labelle