Cesser d’investir dans le tabac : une nouvelle tendance‎

Grâce à des défenseurs convaincus, dont la Dre Bronwyn King, de plus en plus de gestionnaires retirent leurs investissements de l’industrie du tabac.

Crédit : Groupe AXA

Imaginez : un médecin qui combat chaque jour de nombreuses maladies dues au tabac, mais dont le régime de retraite grossit avec les ventes de cigarettes. Absurde, non? Jusqu’à tout récemment, c’était pourtant le cas des membres de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. Comme c’est le cas pour bien des travailleurs, leur régime de retraite comportait des actions provenant de l’industrie du tabac et des fabricants d’armes à feu. C’est en février 2018, à la suite d’une énième fusillade aux États-Unis, que la Fédération s’est engagée à mettre fin à cette incohérence. De plus de plus de régimes de retraite, de compagnies d’assurance ou de firmes d’investissements font de même et se départissent de leurs avoirs dans l’industrie du tabac pour des raisons éthiques.

Un mouvement en croissance

C’est le cas du Groupe AXA, un des plus gros assureurs et gestionnaires d’actifs au monde, qui a annoncé 2016 qu’il n’investirait plus dans le tabac. Fin 2017, une des plus grandes banques en Europe, BNP Paribas, faisait de même. « L’industrie du tabac détruit plus de valeur qu’elle n’en produit », a déclaré un de ses représentants au journal Le Monde. Depuis quelques années, de nombreux régimes de retraite publics font le même choix. Parmi eux, mentionnons le Fonds de Réserve pour les retraites, en France, l’AustralianSuper, en Australie, l’OPTrust, en Ontario  ou l’AIMCo, en Alberta. Au final, cela représente des dizaines de milliards de dollars.

Dans ce domaine, le régime de retraite californien CalPERS représente un exemple à suivre. Depuis janvier 2017, celui-ci va jusqu’à interdire aux sous-traitants qui gèrent ses avoirs d’investir dans l’industrie du tabac. Les autres investisseurs vont rarement aussi loin. D’habitude, leurs désinvestissements en tabac ne touchent que les « paniers » d’actions ou d’obligations qu’ils ont eux-mêmes créés. Lorsqu’ils placent leur argent dans des produits financiers créés par d’autres, ils se permettent d’investir dans le tabac. La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), par exemple, n’investit plus directement dans cette industrie, mais détient encore plusieurs millions d’actions des cigarettiers par l’entremise de ses fonds indiciels, entre autres. Cela dit, entre 2012 et 2016, la valeur de ces investissements est passée de 447 M$ à 268 M$. Le tabac ne représente donc plus que 0,09 % des avoirs totaux de la CDPQ, contre 0,25 % en 2012.

Des investissements insensés

Même imparfaites, ces avancées dans l’investissement demeurent révolutionnaires puisque bien des régimes de retraite publics et privés comportent encore des produits financiers liés au tabac. On peut les comprendre : il s’agit d’une des industries les plus rentables pour les actionnaires. Typiquement, sa performance boursière surpasse celle des autres secteurs. Certains gestionnaires choisissent tout de même de retirer leurs billets de cette industrie, peut-être influencés par la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, qui invite les parties à ne pas se laisser influencer par les intérêts commerciaux des cigarettiers.

Ces visionnaires se laissent peut-être aussi convaincre par des ambassadeurs convaincus, comme l’oncologiste Bronwyn King. Ce médecin d’origine australienne a fondé Tobacco Free Portfolios en 2012 afin de favoriser la création de fonds d’investissement sans tabac. La Dre King est venue parler de cette mission lors d’une conférence à l’Université McGill, en février 2018, quelques mois avant d’ouvrir le premier bureau canadien de Tobacco Free  Portfolios. « L’industrie du tabac est insensée, a-t-elle rappelé devant l’assistance d’une cinquantaine de personnes. Elle causera 19 178 morts aujourd’hui, mais aucun journal n’en parlera. » Sans oublier que cette industrie entraîne une dégradation environnementale, favorise le sous-développement et tend à se fournir auprès de tabaculteurs qui emploient des enfants. Or, investir dans l’industrie du tabac, c’est en être partiellement propriétaire, expliquait en substance la Dre King lors d’une conférence  à Sydney, en 2017. En clair, c’est souhaiter que cette industrie prospère attire des clients et, donc, provoque des morts précoces.

Qui est Bronwyn King?

La Dre King a commencé sa carrière comme médecin dans un grand centre d’oncologie australien, affectée à l’unité de cancer du poumon. « Comme tous les jeunes médecins, je voulais sauver le monde, dit-elle, mais j’ai vite compris que je ne pouvais pas faire grand-chose contre le cancer du poumon, dont 85 % des cas sont causés par le tabac et dont 85 % des personnes atteintes meurent. » En 2010, elle s’est intéressée de plus près à ses finances parce qu’elle songeait à acheter une première maison. Elle a alors découvert avec horreur qu’elle était en partie propriétaire de l’industrie du tabac. Puis que ce n’était pas seulement son régime de retraite qui était en cause, mais aussi celui de la majorité des travailleurs en Australie et à travers le monde. Puis que ce n’était pas seulement les régimes de retraite qui étaient concernés, mais aussi les compagnies d’assurance et les banques. En un peu plus de cinq ans, la Dre King et ses trois collègues ont convaincu plus de 80 organismes financiers, établis dans 11 pays, de retirer leurs investissements de l’industrie du tabac.

L’important soutien de la finance

Les médecins, les gouvernements et les groupes de santé luttent déjà contre le tabagisme, a dit la Dre King devant le groupe de personnes réunies à l’Université McGill. « Mais cela ne suffit pas : la situation actuelle ressemble à quelqu’un qui essuie le plancher alors que le robinet coule encore. » En clair, si l’épidémie de tabagisme perdure, c’est notamment à cause du secteur financier. Celui-ci favorise le maintien et le développement des cigarettiers en leur procurant des fonds. Aux gestionnaires qui répondraient qu’ils doivent enrichir leurs clients, Bronwyn King leur suggère de se poser trois questions simples pour savoir s’il est acceptable ou non d’investir dans une industrie donnée :

  • Son produit peut-il être utilisé sans danger?
  • Est-ce que ce produit cause des problèmes si importants mondialement qu’il fait l’objet d’un traité ou d’une convention de l’Organisation des Nations Unies?
  • Est-ce qu’investir dans cette industrie peut devenir un levier pour la faire changer?

Dans le cas du tabac, les réponses sont claires. Ce produit ne peut pas être utilisé de manière sécuritaire, il fait l’objet d’un traité international (la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac) et investir dans cette industrie ne l’amènera jamais à cesser son activité la plus dommageable : la vente de tabac. Ne reste plus, comme le Groupe AXA, BNP Paribas ou CalPERS à s’en retirer, histoire de ne pas profiter du décès de quelque 19 000 personnes par jour.

Anick Labelle