40 ans de luttes

L’année 2016 marque deux anniversaires importants : les 20 ans de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac et les 40 ans du Conseil québécois sur le tabac et la santé. Leurs longs et victorieux combats contre l’industrie du tabac offrent de l’espoir pour l’avenir.

Ce n’est pas par hasard ni par magie si la place du tabac a tant changé au cours des dernières décennies. C’est largement grâce aux groupes de santé et à leur travail incessant de sensibilisation, de mobilisation, d’éducation et de recherche si, aujourd’hui, le tabagisme diminue, on respire un air plus pur et on meurt moins du cancer du poumon. Cette année, deux groupes impliqués dans cette dure lutte célèbrent leur anniversaire : la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac (CQCT) fête ses 20 ans et le Conseil québécois sur le tabac et la santé (CQTS), ses 40 ans. « Grâce à leur persistance et leur intuition, ces deux organisations ont suscité un appui politique et social pour la lutte contre le tabagisme ainsi qu’un élan favorable au changement, dit Cynthia Callard, directrice de Médecins pour un Canada sans fumée depuis une vingtaine d’années. C’est de cela – et du travail des autres groupes – qu’ont découlé des lois solides sur le tabac au Québec et au Canada. »

Info-tabac 116 - 40 ans de luttes

En 2015, les groupes de santé ont levé un ‎verre à l’adoption de la Loi concernant la ‎lutte contre le tabagisme. De gauche à ‎droite : Mario Bujold, du CQTS; Mélanie ‎Champagne et Geneviève Berteau, de la ‎SCC; Heidi Rathjen et Flory Doucas, de la ‎CQCT et le Dr André Gervais, de la ‎Direction régionale de santé publique du ‎CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-‎Montréal.

Le CQTS : un pionnier

C’est à l’initiative du pasteur Erwin Morosoli qu’en 1976 le CQTS est fondé à l’initiative d’une douzaine d’organismes québécois, incluant l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec, l’Ordre des pharmaciens du Québec et la Société du timbre de Noël (maintenant l’Association pulmonaire du Québec). Cette douzaine de fondateurs « mettent leurs forces en commun pour augmenter leur impact », dit Mario Bujold, actif dans la lutte contre le tabagisme depuis plus de 30 ans et directeur général du CQTS depuis 1996. La pente est raide! « À cette époque, les cigarettiers font partie de l’élite et aucun organisme en santé ne se mobilise contre eux », se souvient Garfield Mahood, un militant canadien de la première heure, cofondateur de l’Association pour les droits des non-fumeurs, en 1974. En fait, certains organismes en santé reçoivent même des fonds de l’industrie! La situation est particulièrement critique au Québec. « La province est alors le cendrier du Canada, se rappelle Heidi Rathjen, cofondatrice et codirectrice de la CQCT. Le Québec a le plus haut taux de tabagisme au pays, et les cigarettiers canadiens y ont tous des usines. Jusqu’à la fin des années 1990, les politiciens québécois défendront ardemment cette industrie. »

Des lois plus fortes : un combat constant

Info-tabac loi 1998

En 1998, le Québec a adopté sa première Loi sur le tabac. De gauche à droite : Louis Gauvin, de la CQCT (aujourd’hui retraité); François Damphousse, de l’Associati0n pour les droits des non-fumeurs; Jean Rochon, ex-ministre de la Santé; Heidi Rathjen, de la CQCT; Francis Thompson d’Info-tabac (aujourd’hui chez HealthBridge); Dr André Gervais, de la Direction régionale de santé publique du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal et Guylaine Sirois, anciennement de la Direction régionale de santé publique du CIUSSS de la Montérégie-Centre.

Dès 1976, le CQTS fait pression pour obtenir une loi québécoise sur le tabac. « Les lois déterminent la place du tabac dans la société : c’est pourquoi nous avons toujours réclamé qu’elles soient renforcées », dit Mario Bujold. En 1978, le CQTS récolte 30 000 signatures pour une pétition demandant l’interdiction de fumer dans les transports en commun. Le groupe devra toutefois rester mobilisé pendant près de 10 ans avant d’obtenir, en 1986, la Loi sur la protection des non-fumeurs dans certains lieux publics. Cette loi, qui a fêté son 30e anniversaire cette année, limitait notamment l’usage du tabac dans les établissements scolaires, les établissements de santé et de services sociaux et les autobus.

L’année 1994 marque un tournant. Pour combattre la contrebande du tabac, devenue fulgurante, les gouvernements québécois et canadien posent un geste radical : ils baissent de 50 % les taxes sur les produits du tabac. Or, non seulement l’augmentation des taxes ne mène pas toujours à une hausse de la contrebande (et le combat contre la contrebande ne passe pas nécessairement par la baisse des taxes), mais les cigarettiers seront condamnés en 2008 et en 2010 pour leur rôle important dans ce marché noir du tabac! « Cette importante diminution de taxes a été un coup de tonnerre qui, en plus d’anéantir des années de travail en santé publique, nous a fait réaliser que le tabac était aussi un enjeu politique », dit Louis Gauvin, cofondateur de la CQCT, aujourd’hui retraité. Mais, malgré cette prise de conscience, aucun groupe n’est en mesure de s’engager sur ce front. C’est pourquoi, en 1996, en partenariat avec l’Association pour la santé publique du Québec, Louis Gauvin et Heidi Rathjen fondent la CQCT : un regroupement dédié à la lutte politique contre le tabagisme. « Je connaissais bien l’action politique alors que Louis avait une expertise en santé publique », dit Heidi Rathjen, qui avait déjà milité plusieurs années pour le contrôle des armes à feu.

Infatigable CQCT

Info-tabac 116 CQCT prix

En 2008, les deux co‎fondateurs de la Coalition québécoise ‎pour le contrôle du tabac ont reçu le prix Non-fumeur de l’année de l’Association pour les droits des ‎non-fumeurs (ADNF). De gauche à ‎droite : François Damphousse, de ‎l’ADNF; Heidi Rathjen, de la CQCT; Garfield ‎Mahood, de l’ADNF (aujourd’hui membre fondateur de la Campagne pour obtenir justice ‎face à la fraude du tabac) et Louis Gauvin, ‎de la CQCT (aujourd’hui retraité).‎

Au fil des ans, la CQCT se montrera infatigable : rencontres avec des élus, campagnes de sensibilisation, activités de mobilisation, sondages, revues de la littérature, interviews dans les médias, rien n’arrête le jeune regroupement. « La CQCT a soulevé et documenté de nombreux enjeux au sujet du tabagisme dont l’importance était sous-estimée, comme l’impact de la promotion dans les points de vente ou l’interdiction de fumer dans les bars », se rappelle Flory Doucas, active dans le milieu depuis 2004 et codirectrice et porte-parole de la CQCT depuis 2009. Depuis ses débuts, ce regroupement constitue un point de ralliement. Son premier communiqué a été co-signé par neuf groupes, dont le Conseil des directeurs de la santé publique, l’Association pour les droits des non-fumeurs, le Conseil québécois sur le tabac et la santé et même… Info-tabac (la CQCT regroupe maintenant environ 465 organismes médicaux, éducatifs, municipaux, sportifs et communautaires.) Toujours dans les années 1990, le Québec se dote de son premier budget d’importance dédié à la lutte contre la dépendance au tabac, soit cinq millions de dollars. Les grandes batailles contre le tabagisme – et l’industrie qui le soutient – peuvent commencer.

Qu’il s’agisse de l’interdiction des commandites d’événements par les cigarettiers, de l’apparition des mises en garde sur les emballages de cigarettes, de la prohibition des saveurs ou de la contrebande de tabac, chaque bataille contre l’industrie a duré des années, voire des décennies. C’est à coup de science et de persévérance que David gagne peu à peu contre Goliath.

Le tabac, un problème toujours d’actualité

Ces nombreux succès du CQTS, de la CQCT et d’autres groupes de santé ne doivent pas faire oublier que le tabagisme n’est pas une question réglée. Encore un Québécois sur cinq fume, tandis que l’usage du tabac engendre des coûts annuels approchant quatre milliards de dollars. Aujourd’hui, les groupes de santé québécois et canadiens exigent l’emballage neutre. Ils réfléchissent aussi à l’endgame : des mesures musclées qui ne visent pas à encadrer le tabagisme, mais à mettre fin à la commercialisation du tabac telle qu’elle existe aujourd’hui.

La CQCT : une crédibilité à bâtir

Dans les années 1990, tout reste à bâtir ou presque. « Quand nous rencontrions des ministres, c’est l’industrie qui était crédible, pas nous! » se rappelle Louis Gauvin. Hier comme aujourd’hui, ce sont les mêmes arguments fatigués qu’utilisent les cigarettiers ou leurs groupes de façade : les lois contre le tabac nuisent à l’économie, favorisent le marché noir et entravent la liberté des fumeurs. Au fil des années, la CQCT a détricoté ces arguments et établi sa crédibilité en se basant sur des données scientifiques et probantes. « Nous sommes en guerre contre l’industrie et l’information constitue notre principale munition », dit Heidi Rathjen. Les documents de la CQCT vulgarisent et donnent l’heure juste sur une foule de questions, de la fumée secondaire aux groupes de façade de l’industrie en passant par le coût social du tabac. « La Coalition a souvent été la première à démonter publiquement l’argumentaire de l’industrie et à mettre en lumière leurs tristes agissements, dit Mélanie Champagne, directrice des questions d’intérêt public à la Société canadienne du cancer – Division du Québec. Le regroupement fait un important travail de tireur d’alarme, ce qui lui vaut beaucoup de respect du réseau de la santé, des médias et des élus. »

C’est notamment grâce à ce travail que la CQCT est devenue un moteur important de tous les progrès législatifs sur le tabac. « Elle est l’un des principaux responsables de l’adoption ‎unanime par l’Assemblée nationale du Québec de trois lois fortes, en 1998, en 2006 et en 2015 », dit Denis Côté, le fondateur d’Info-tabac, aujourd’hui coordonnateur de Montréal sans fumée. Sans oublier ses nombreux efforts pour assurer la pleine application de ces lois, comme dans le cas de la publicité pour les produits du tabac.

Les recours collectifs

Info-tabac 116 recours collectifs

À l’été 2015, le CQTS a souligné par une ‎conférence de presse un jugement de ‎première instance favorable aux victimes ‎dans l’affaire des recours collectifs. De ‎gauche à droite : Mario Bujold, du CQTS; ‎Lise Blais, veuve de Jean-Yves Blais, ‎membre désigné de l’un des recours et ‎Me André Lespérance, un des avocats des ‎plaignants.‎

Le CQTS n’est pas en reste. En 1998, il s’est lancé dans une bataille capitale : les recours collectifs contre les trois plus grands cigarettiers canadiens. Un de ces recours est intenté par le CQTS et Jean-Yves Blais, au nom des Québécois devenus malades à la suite de leur tabagisme; l’autre, par Cécilia Létourneau, au nom des Québécois dépendants du tabac. Il aura fallu 17 ans pour obtenir un jugement de première instance. « Les recours représentent un jalon important dans la lutte contre le tabac au Québec et au Canada, notamment par le jugement étoffé auquel ils ont donné lieu, en 2015 », dit Mario Bujold. En effet, la décision du juge Brian Riordan démontre clairement les fautes commises par les cigarettiers pendant plus de 50 ans et les condamne à verser 15,6 G$ en dommages et intérêts aux victimes.

Info-tabac 116 gang allumée

Grâce au programme La gang allumée du CQTS, des jeunes ‎organisent des actions marquantes afin ‎de prévenir et de réduire le tabagisme ‎chez leurs camarades.

Le CQTS s’est aussi beaucoup investi dans un autre gros dossier : le tabagisme chez les jeunes. L’année 1995 marque la création de La gang allumée : le premier programme québécois visant
à prévenir et à réduire le tabagisme chez les jeunes par des actions menées par et pour eux. Vidéos, actions publiques, murales ou activités de sensibilisation, les jeunes ne manquent pas d’idées pour faire passer leurs messages contre l’usage du tabac. La gang allumée poursuit sa mission en demandant aujourd’hui aux écoles et aux adultes de les aider à créer une première génération sans tabac en faisant disparaître le tabagisme chez les jeunes d’ici 2025.

Enfin, le CQTS est très impliqué dans la sensibilisation aux méfaits du tabac et le soutien à la cessation tabagique. C’est cet organisme, par exemple, qui coordonne la Semaine pour un Québec sans tabac depuis plus de 20 ans. C’est aussi lui qui, en 2000-2001, a développé ce qui allait devenir la ligne j’Arrête et le site Web jarrete.qc.ca, en étroite collaboration avec la Société canadienne du cancer. Parce que lutter contre le tabac touche autant la prévention, la cessation, la protection des non-fumeurs que la politique.

Info-tabac 116 - campagne COCT-CQTS

Au fil des années, le CQTS a coordonné ‎plusieurs campagnes pour sensibiliser les ‎fumeurs à l’abandon du tabac. De gauche ‎à droite : une publicité pour la ‎ligne j’Arrête (2003); une publicité pour ‎la Semaine québécoise pour un avenir ‎sans tabac (2005) et une publicité pour ‎ipof.ca, un outil destiné aux adolescents (2007).

Anick Labelle